Un cessez-le-feu fragile a été annoncé dans la nuit du 7 au 8 avril dans le conflit qui ravage l’Iran depuis le 28 février. Au lourd bilan humain, s’ajoutent d’importantes destructions d’infrastructures, mais aussi de nombreux sites historiques. Benjamin Mutin, professeur d’archéologie à Sorbonne Université a co-signé une tribune dans le Club de Mediapart intitulée : « Bombarder l’Iran, c’est aussi détruire le patrimoine de l’humanité et hypothéquer la recherche ».
Benjamin Mutin : Je me fie aux enquêtes qui ont été diffusées, notamment sur le site de Radio France, selon lesquelles quatre sites classés au patrimoine mondial de l’Unesco ont subi des dégâts. Mais, au-delà de ces cas, l’Iran regorge de sites moins connus qui ne sont pas classés. On peut ainsi supposer que les bombardements ont pu aussi avoir touché d’autres sites. Ce sont des dégâts irréversibles, qu’il s’agisse des sites archéologiques anciens ou des monuments plus récents. Une fois qu’ils sont détruits, certains éléments, comme peut-être des parties du Palais du Golestan, peuvent certes être restaurés, mais on ne retrouvera jamais l’original. Surtout, la plupart du patrimoine touché ne sera probablement pas restauré du tout et est ainsi perdu à jamais. Dans le cas des sites archéologiques, ce sont les couches d’occupation, c’est-à-dire les contextes des vestiges, ou encore des monuments inconnus toujours ensevelis, qui risquent d’être détruits. Or, ces couches ou ces monuments détruits avant qu’ils n’aient été étudiés par des archéologues seraient également des informations sur le patrimoine iranien perdues à jamais.
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Quelle importance revêtent ces sites historiques ?
Les vestiges archéologiques de l’Iran remontent à des centaines de milliers d’années. Concernant les plus anciens, les vestiges paléolithiques constituent des jalons de connaissances qu’il faut lier à d’autres jalons de connaissances situés ailleurs, comme au Proche-Orient, en Afrique ou encore plus loin à l’est en Asie. Ils ont une importance majeure pour la compréhension de la Préhistoire, de la diffusion des « premiers Hommes » notamment. Avançant dans le temps, si l’on pense aux premiers villages agricoles, c’est-à-dire au Néolithique – la période qui fait suite au Paléolithique – c’est la même chose. On se pose encore des questions sur les modalités de l’émergence de l’agriculture, de la domestication des plantes et des animaux, d’une façon générale entre le Proche-Orient et l’Asie du Sud. L’Iran a évidemment une place centrale pour étudier ces questions. Et y répondre, c’est aussi contribuer à comprendre l’origine du mode d’alimentation de la grande majorité de l’espèce humaine actuellement. L’Iran regorge aussi d’une grande richesse archéologique en ce qui concerne les époques contemporaines de celles des royaumes de l’âge du Bronze mésopotamien. Ces vestiges, ces sites dont certains étaient les villes de royaumes, sont d’un intérêt majeur pour comprendre l’histoire ancienne de l’Iran, mais aussi celle de la Mésopotamie avec laquelle ces royaumes échangeaient, et, plus largement, l’histoire ancienne du Moyen-Orient et de l’Humanité à une époque où émergèrent les villes parmi les plus anciennes au monde. Pour la suite, en plus des différents vestiges et œuvres d’art célèbres produits après la diffusion de l’Islam, comme les miniatures persanes et certains des sites majeurs iraniens précisément touchés par les frappes, peuvent être mentionnés trois empires dont les origines sont à trouver en Iran et qui ont tous dominé de vastes étendues du Moyen-Orient entre le 6e siècle avant notre ère et le 7e siècle de notre ère : l’Empire achéménide, l’Empire parthe et l’Empire sassanide.
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L’Unesco avait transmis la liste des sites classés aux belligérants. Doit-on penser que les bombardements ont délibérément ciblé des sites du patrimoine iranien ?
Les États qui ont bombardé ces sites n’ont effectivement pas prêté beaucoup d’importance à l’Unesco. Sachant que ces États savent faire des frappes très précises et qu’ils avaient les coordonnées géographiques des sites classés sur la Liste du patrimoine mondial de l’Unesco, on peut penser qu’ils ne se sont pas trompés en frappant ces sites. Dans toutes les guerres, le patrimoine culturel est souvent la cible des belligérants. C’est une pratique que l’on observe dès les premières guerres dont on a des témoignages, c’est-à-dire celles de l’âge du Bronze, et jusqu’à nos jours. En faisant cela, on essaie de toucher au symbole et c’est ici une tentative d’effacer l’histoire très riche de l’Iran. Ils s’attaquent à la fois au patrimoine iranien, y compris ses « joyaux » parmi les plus célèbres, et aux universités, c’est-à-dire aux personnes qui sont formées ou qui sont en train d’être formées – les enseignants, les chercheurs et les étudiants – aux disciplines liées à l’analyse et à la préservation du patrimoine. Donald Trump a lui-même dit qu’il voulait anéantir la civilisation iranienne ou encore renvoyer l’Iran à l’âge de pierre, c’est-à-dire littéralement faire table rase de tous les développements survenus depuis lors.
Comment ces destructions participent-elles à la « déshumanisation des sociétés du Moyen-Orient », comme vous l’expliquez dans votre tribune ?
Il ne faut pas oublier que c’est le peuple iranien qui souffre et qui pâtit de ces frappes en Iran, avant même son patrimoine. Au-delà de l’Iran, ce peuple et le patrimoine iranien font partie d’une histoire beaucoup plus large et complexe, qui s’étend à tout le Moyen-Orient et au-delà. C’est une histoire extrêmement riche, composée d’une mosaïque de cultures diverses et connectées qui occupaient et qui continuent d’occuper le Moyen-Orient. Détruire le patrimoine iranien, c’est enlever une partie centrale de cette histoire du Moyen-Orient et de l’Humanité.



