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Record d’humanitaires tués : “L’impunité est au cœur de la problématique”

Un nombre record de 281 travailleurs humanitaires ont été tués dans le monde cette année, a alerté l’ONU vendredi, appelant à poursuivre les responsables. Pour expliquer ce chiffre, Jean-François Corty, président de Médecins du Monde, pointe en premier lieu l’affaiblissement du droit international et l’impunité dont bénéficient certains chefs de guerre ou d’État.

L’année n’est pas encore terminée, mais 2024 est d’ores et déjà la plus meurtrière de l’Histoire pour le personnel humanitaire. Selon l’ONU, qui a mis le sujet à l’ordre du jour du Conseil de sécurité mardi 26 novembre, 281 travailleurs humanitaires ont été tués ou blessés depuis janvier.

La guerre à Gaza “fait grimper les chiffres”, avait analysé dès vendredi le porte-parole de l’agence de coordination humanitaire de l’ONU (Ocha), Jens Laerke.

La violence à l’encontre du personnel humanitaire s’inscrit dans “une tendance plus large d’atteintes aux civils dans les zones de conflit”, avec l’an dernier “une augmentation de 72 % par rapport à 2022” du nombre de civils tués dans des conflits armés, précise l’ONU.

Une explication mise également en avant par Jean-François Corty, président de Médecins du Monde (MdM), qui évoque un affaiblissement du droit international humanitaire et une réduction de l’espace humanitaire dans le contexte d’un empilement des guerres et d’une forte impunité.

France 24 : Pourquoi une telle augmentation du nombre d’humanitaires tués à travers le monde ?

Jean-François Corty : On a une tendance, depuis quelques années, à une augmentation du nombre de décès parmi les humanitaires en lien avec une augmentation du nombre de civils tués. En 2023, on a enregistré 33 000 morts de civils dans une quinzaine de conflits actifs : Yémen, République démocratique du Congo, République centrafricaine, Burkina Faso, Ukraine… Cela renvoie au fait qu’il y a un empilement de conflits actifs qui tuent de nombreux civils, aidants et humanitaires.

Il y a, cependant, une controverse autour de la question de savoir si c’est pire qu’avant. Le nombre d’acteurs humanitaires a augmenté par rapport aux années 1980-1990, car il y a plus d’agences et d’ONG. On décompte plus d’actes de violence car il y a plus de personnes sur le terrain.

Pour expliquer cette hausse du nombre d’humanitaires tués, l’ONU met particulièrement en avant la guerre entre Israël et le Hamas à Gaza.

La situation à Gaza concentre en effet un nombre exceptionnel de tués. Entre [octobre] 2023 et aujourd’hui, on enregistre au moins 333 acteurs humanitaires tués – en grande majorité des acteurs de l’Unrwa [l’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens, NDLR]. Une telle violence sur les humanitaires et les soignants non humanitaires, c’est du jamais-vu dans les conflits contemporains.

À noter que la spécificité du confit israélo-palestinien est que non seulement il y a énormément d’acteurs humanitaires tués, mais aussi des centaines et des milliers de soignants non humanitaires – présents dans les centres de santé, les hôpitaux – qui ont été tués ou blessés. Ces soignants ne sont pas comptabilisés dans les chiffres des humanitaires. C’est le cas également au Liban, où au moins 226 acteurs de santé – qui ne sont pas tous humanitaires – ont été tués depuis octobre dernier.

Parmi les humanitaires tués, la grande majorité proviennent de staffs nationaux, d’équipes locales. Ce sont souvent eux qui sont tués en première ligne. Les expatriés aussi, mais dans de moindres proportions. À Gaza, par exemple, il y a eu moins d’une dizaine d’expatriés tués – essentiellement des membres de World Central Kitchen, visés et tués par l’armée israélienne en avril dernier. Pour les autres, la grande majorité sont des acteurs locaux. Médecins du Monde [qui travaille avec quelque 1 500 équipes locales dans une trentaine de pays, NDLR] a notamment perdu un médecin du staff local estampillé MdM, mort sous les bombes avec une partie de sa famille fin 2023.

Que dit le droit international humanitaire de tout cela ?

Le droit international humanitaire n’est globalement pas respecté, y compris par des États qui sont soutenus par des démocraties, comme c’est le cas de l’État israélien. Dans son plaidoyer, Médecins du Monde rappelle d’ailleurs que si ce droit international humanitaire n’a jamais vraiment été respecté dans beaucoup de conflits, il l’est encore moins aujourd’hui dans le conflit israélo-palestinien.

On a vu par le passé, notamment dans le conflit syrien, que le fait de tuer des soignants fait souvent partie des stratégies de guerre totale. Médecins et infirmiers sont alors délibérément tués pour affaiblir la capacité de réponse sanitaire et terroriser la population.

À Gaza, les règles d’engagement militaire ne respectent pas les principes de précaution élémentaires et le cadre du droit international humanitaire. À noter cependant que si énormément d’équipes locales ont été tuées, les autorités israéliennes réfléchissent en revanche à deux fois avant de tuer des expatriés occidentaux, car elles sont soutenues par une bonne partie de l’Occident et ont envie de garder ces soutiens.

À Gaza, la dimension politique et diplomatique protège donc davantage que le droit international humanitaire en tant que tel qui, lui, n’est pas respecté.

Aujourd’hui, les États occidentaux continuent de soutenir la politique israélienne, ce qui affaiblit le droit international humanitaire et réduit l’espace humanitaire qui est censé être sanctuarisé. Ceci dans un contexte d’empilement des guerres et une forte impunité – qui est au cœur de la problématique – à l’égard de chefs de guerre ou d’État qui, pointés du doigt pour crimes contre l’humanité, crimes de guerre ou génocide, devraient subir des pressions.

Quelles conséquences pour les associations et ONG sur le terrain ?

L’accès à des populations qui en ont besoin est de plus en plus difficile. À Gaza, les humanitaires expatriés peuvent rentrer mais ne restent pas longtemps, et on ne peut pas faire rentrer de matériel en quantité suffisante. Donc la réponse humanitaire n’est pas calibrée par rapport aux besoins. C’est aussi le cas sur d’autres terrains, comme au Soudan.

Ce qui est édifiant à Gaza, c’est que les Occidentaux, qui portent un certain universalisme, assument un “deux poids, deux mesures” sur la sécurité des humanitaires. S’ils la disent primordiale en Ukraine et ailleurs, c’est moins un sujet à Gaza.

Avec Médecins du Monde, nous continuons de rappeler que l’enjeu pour nous est de pouvoir avoir un espace humanitaire indépendant, impartial et sécurisé, et que cela est mis à mal, entre autres, par le non-respect du droit international humanitaire.

 

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