06122026Headline:

Bolivie : Comprendre la crise économique qui frappe le pays


Ces deux dernières, l’économie bolivienne s’est peu à peu dégradée. La baisse des exportations de gaz a créé un manque de dollars dans le pays, qui a conduit à des problèmes d’importation de carburant et surtout à une forte inflation.
À La Paz, l’ambiance est plutôt morose dans les marchés municipaux. Vendeurs et clients souffrent de la hausse des prix : « Pour certains produits, comme l’huile, on doit augmenter presque tous les jours. Un boliviano [environ 12 centimes d’euro au taux officiel, NDLR] par-ci, un boliviano par là », se lamente Magali, vendeuse au marché Sopocachi dans le centre de la capitale administrative. En conséquence : « les clients ne viennent plus autant qu’avant, et ils achètent de plus petites quantités, car leur porte-monnaie ne suit plus ».

En mai 2025, l’inflation en Bolivie a été de 3,65 %. C’est la hausse des prix mensuelle la plus élevée de ces 40 dernières années dans le pays. Depuis janvier, l’indice des prix à la consommation a augmenté de 9,81 % selon l’institut national de statistique, mais pour Silvia, vendeuse de légumes installée devant une montagne de pommes de terre, tomates et d’oignons, le prix de certains produits a tout simplement doublé. « C’est le cas du brocoli ou encore des petits pois et pourtant, je les vends en me faisant une marge minuscule », témoigne-t-elle. L’inflation n’est que l’un des symptômes de la crise économique, un autre étant les pénuries récurrentes de carburant qui obligent la population de nombreuses villes à faire des heures de queue aux stations-service pour faire le plein.

La fin des exportations de gaz
Dans les deux cas, la situation s’explique par le manque de dollars en Bolivie. « YPFB, l’entreprise publique pétrolière, a reconnu qu’elle n’avait plus les liquidités nécessaires, comprendre, les dollars, pour importer suffisamment de carburant, explique l’économiste Luis Fernando Romero, et de la même manière, toutes les importations coûtent plus cher, car il n’y a plus assez de dollars, et c’est ce qui explique la hausse des prix ». En Bolivie, c’est la banque centrale qui définit le taux de change boliviano/dollar, c’est un taux fixe depuis 2011 qui est de 6,96 bolivianos pour un dollar. Pourtant, sur le marché parallèle, un dollar s’échange actuellement contre 15 ou 16 bolivianos. En clair, les Boliviens sont près à payer beaucoup plus cher pour obtenir des dollars et importer des produits de l’extérieur. « Ça a fait exploser les coûts pour les importateurs qui ont répercuté cela sur les prix de vente », indique Jorge Akamine, président du collège des économistes de Bolivie.

Mais comment la Bolivie a-t-elle pu en arriver là alors qu’il y a encore quelques années, sa stabilité économique était saluée ? Le « miracle économique bolivien » était présenté et reconnu comme une gestion économique exemplaire de la part d’un gouvernement de gauche, avec un taux de croissance parmi les plus élevés du continent, une inflation particulièrement basse et un taux de pauvreté qui est passé de 60 % de la population en 2006, à 40 % en 2016. « En 2006, Evo Morales et le Mouvement au socialisme [MAS] arrivent au pouvoir et nationalisent les ressources en hydrocarbures du pays et cette manne financière va être la clé de leur politique économique », rappelle Luis Fernando Romero.

L’État bolivien va alors redistribuer énormément de richesses à travers des bons économiques, des subventions (notamment au carburant), en achetant une partie de la production agricole à des prix élevés et en les vendant à bas prix. Des routes, des hôpitaux, des écoles sont construits et des usines de production de sucre, d’huile ou encore d’engrais sont ouvertes et financées par l’État. Mais la prospection et l’exploration gazière vont être « négligées », des mots de l’actuel président Luis Arce, issu du MAS et ministre de l’Économie d’Evo Morales entre 2006 et 2017, puis en 2019. Résultat, les exportations de gaz vont peu à peu diminuer.

Plusieurs années de crise en perspective
« Dès 2018, nous avons alerté, en tant que collège des économistes de Bolivie, des risques économiques liés à la réduction des réserves de gaz et que sans ces revenus, le modèle économique du MAS n’était plus soutenable, soutient Jorge Akamine, mais il n’y a eu aucune réduction des dépenses publiques ». Pour continuer à financer le modèle redistributif, l’État va se financer avec les réserves internationales de la banque centrale. Alors qu’en 2014, ces réserves internationales sont de quasiment 15 milliards de dollars, celles-ci tombent à moins de 1,6 milliard de dollars en février 2023, poussant la population à se ruer sur la monnaie américaine. Depuis, la banque centrale a légèrement reconstitué ses réserves, notamment en achetant de l’or aux coopératives minières boliviennes, mais le manque de dollar persiste.

La population est descendue à de nombreuses reprises dans la rue, demandant des solutions au gouvernement ou réclamant la démission du président Luis Arce comme c’était le cas début juin. « Le gouvernement ne prend que des mesures palliatives, principalement dans le but d’arriver sans trop de problèmes jusqu’aux élections générales [présidentielles, législatives et sénatoriales, NDLR], mais c’est le prochain gouvernement qui va devoir s’occuper de la crise », analyse Fernando Romero. Une tâche qui devrait prendre plusieurs années estime Jorge Akamine, et qui passera très probablement par des mesures impopulaires : « il s’agira de supprimer, totalement ou partiellement, la subvention au carburant qui coûte plus de 3 milliards de dollars par à l’État, réduire la taille de l’État, ce qui ne se fait du jour au lendemain ».

Pour les deux économistes, la question de la gouvernabilité est centrale dans la résolution de la crise. « Depuis l’année dernière, environ 1,6 milliard de dollars de crédits sont bloqués au Parlement faute de majorité, indique Luis Fernando Romero, si cette situation se répète après les élections, le nouveau gouvernement aurait beaucoup de difficulté à réformer le modèle économique et à résoudre la crise. » À cela pourraient s’ajouter des manifestations et des blocages de routes si des mesures d’austérités sont prises. La tâche du prochain gouvernement s’annonce donc ardue.

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