Les données publiées le 29 avril par Eurostat dessinent une réalité démographique souvent invisible dans les débats sur la migration. En 2025, les États membres de l’Union européenne ont enregistré 158 400 premières demandes d’asile émanant de personnes de moins de 18 ans. Ce volume représente 23,7 % du total des primo-demandeurs, soit près d’un dossier sur quatre. L’Autriche se distingue particulièrement : dans ce pays, les mineurs constituent même plus d’un demandeur sur deux (57,3 %), suivis par l’Allemagne (près de 45 %) et la Finlande (30 %).
Depuis trois exercices, la courbe s’infléchit. Après un pic à 254 000 demandes en 2023, un niveau qui n’avait plus été atteint depuis la vague d’arrivées de 2015-2016, les effectifs ont diminué à 224 000 en 2024, puis ont connu une baisse plus accentuée l’an dernier. Les filles représentent 45 % de ces enfants, une proportion stable dans la durée, entre 2015 et 2025, la moyenne s’établit à 42 %, signe d’une féminisation persistante du flux.
Une baisse constatée sur trois ans
L’examen des dossiers déposés en 2025, qu’il s’agisse d’arrivées de l’année ou d’années antérieures, a abouti à près de 113 000 décisions de protection en première instance, contre 20 000 rejets. Un peu plus de 6 000 enfants ont obtenu une protection après un recours. Eurostat souligne d’ailleurs que, sur la période 2014-2025, « le pourcentage de décisions positives a été plus élevé pour les mineurs que pour les adultes ». Parmi ces jeunes, une catégorie requiert une attention particulière : les mineurs non accompagnés (MNA). En 2025, Eurostat en dénombre près de 21 000 ayant déposé une première demande d’asile. Là encore, le mouvement est orienté à la baisse : en 2022, le chiffre avoisinait les 40 000. Les MNA représentent 13,3 % de l’ensemble des mineurs primo-demandeurs, et environ 4 % du total des demandeurs d’asile. Les parts les plus élevées s’observent en Slovénie (78 % des mineurs) et en Lettonie (73 %), suivies de la Bulgarie, des Pays-Bas et de la Lituanie où ils constituent près d’un mineur demandeur sur deux. Les trois nationalités les plus fréquentes chez les enfants sollicitant l’asile sont l’afghane (16,9 %), la syrienne (13 %) et la vénézuélienne (10,7 %). Chez les mineurs non accompagnés, les Afghans arrivent également en tête (12 %), juste devant les Érythréens et les Syriens.
Un rapport publié le 28 avril par l’ONG ActionAid jette une lumière crue sur les pratiques italiennes. Selon cette enquête, au moins 823 mineurs non accompagnés ont transité dans des centres pour adultes entre la promulgation du « décret Cutro » en septembre 2023 et novembre 2025. Ce décret autorise, à titre provisoire et temporaire, le placement de mineurs de plus de 16 ans dans des structures destinées aux majeurs. Pourtant, ActionAid constate que ce phénomène n’a rien d’exceptionnel : dans certains centres, la présence de MNA est devenue structurelle. L’organisation dénonce une politique « qui compromet l’intérêt supérieur de l’enfant » et qui contredit également la lettre de la loi. En effet, le décret de 2023 limite la durée d’un tel placement à trois mois, prorogeable de soixante jours. Or, au moins seize préfectures enregistrent des séjours excédant trois mois, et treize d’entre elles rapportent des durées supérieures à cinq mois. Les cas les plus critiques concernent Turin (jusqu’à 1 413 jours), Brescia (927), Imperia (883), Cuneo (866), Lecco (773) et Mantoue (739). Par ailleurs, la loi subordonne le placement à « l’indisponibilité temporaire des structures d’hébergement » dédiées. Pourtant, selon les données recueillies, dans la grande majorité des régions, des mineurs ont été orientés vers des centres pour adultes alors que des places étaient disponibles au niveau communal, provincial ou régional.
Plus troublant encore : à Turin, Cuneo, Imperia et Novara, des mineurs non accompagnés ont été placés en centres pour adultes avant même l’adoption du décret censé encadrer cette pratique, soit 138 enfants, selon l’ONG. « Le décret n’a pas créé le phénomène qu’il prétend encadrer ; il a simplement fourni un cadre juridique à une pratique illégitime, exceptionnelle mais bien ancrée », écrivent les auteurs du rapport. Début avril, la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) a condamné l’Italie à verser 10 000 euros à un jeune exilé burkinabé placé en juin 2023, soit avant l’adoption du décret, au centre Sant’Anna de Crotone, réservé aux adultes. Il y a passé cinq mois, dans des conditions décrites comme surpeuplées, sans séparation d’avec les majeurs, sans service éducatif, récréatif ou psychosocial adapté. La Cour a conclu à un « traitement inhumain et dégradant » au sens de l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’Homme. Selon le gouvernement italien, fin 2025, 17 011 mineurs non accompagnés résidaient sur le territoire, dont plus des trois quarts âgés de plus de 16 ans, soit la tranche d’âge potentiellement concernée par le décret-loi.
La France face au Pacte européen
Alors que le Pacte européen sur la migration et l’asile entre en vigueur le 12 juin, la France accuse un certain retard. Mercredi 29 avril, le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a reconnu devant les commissions des lois et des affaires européennes du Sénat : « Je ne pense pas qu’on sera prêt le 12 juin. On va essayer. » Selon son évaluation, 40 % du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (Ceseda) se trouvera en décalage avec le droit européen. Pour gagner du temps, l’exécutif compte légiférer par ordonnances, une procédure qui permet d’adopter des mesures sans débat de fond parlementaire. Un projet de loi autorisant ce recours sera examiné les 20, 21 et 22 mai. Si le feu vert est accordé, les décrets d’application pourraient être publiés courant juillet. La présidente de la commission des lois, Muriel Jourda, a exprimé sa « difficulté à donner un chèque en blanc » au gouvernement, d’autant qu’aucun projet d’ordonnance n’a encore été communiqué.
L’une des principales innovations du Pacte est la procédure de filtrage et d’asile aux frontières extérieures de l’espace Schengen, qui s’appliquera « à 80 voire 90 % » dans les aéroports français. Après un contrôle sanitaire et une vérification via le fichier Eurodac, la demande d’asile pourra être enregistrée. Une nouvelle procédure d’examen à la frontière, obligatoire pour les demandes jugées « frauduleuses », les ressortissants de pays avec un taux de protection inférieur ou égal à 20 %, et les personnes représentant une menace pour l’ordre public, devra être bouclée en douze semaines maximum. En cas de rejet par l’Ofpra, l’obligation de quitter le territoire français pourra être exécutée sans attendre le jugement de la Cour nationale du droit d’asile (CNDA), une différence majeure avec le régime antérieur, où le recours était suspensif. Le ministre a confirmé que les mineurs non accompagnés ne seraient pas soumis à cette procédure à la frontière, sauf s’ils représentent une menace à l’ordre public, hypothèse qu’il qualifie d’« exceptionnelle ». En 2024 comme en 2023, seule une quarantaine de MNA ont été enregistrés à une frontière extérieure.
Le plan national prévoit 615 places en zone d’attente pour mettre en œuvre cette procédure. La France n’en dispose pour l’instant que de la moitié ; les places restantes devraient être créées « d’ici la fin de l’année ». En attendant, des hébergements avec assignation à résidence seront mobilisés. Sur un point, la France offre une protection plus favorable que le Pacte : la notion de « pays tiers sûr », qui permet de déclarer une demande d’asile irrecevable d’office, ne sera pas appliquée « pour des raisons constitutionnelles », le Conseil constitutionnel ayant réaffirmé l’obligation d’une évaluation individualisée. Par ailleurs, le mécanisme de solidarité prévoit que la France prenne en charge 3 000 exilés en 2026, non par un accueil direct, mais par un « Dublin offset » consistant à ne pas renvoyer vers leur premier pays d’enregistrement (Grèce ou Italie) des personnes déjà arrivées entre l’automne 2024 et l’été 2025. Enfin, le Pacte s’applique également aux départements et régions d’outre-mer (Mayotte, Guyane, etc.), avec un délai de six mois pour légiférer par ordonnances sur ces territoires. L’entrée en vigueur du Pacte rebat les cartes du droit d’asile européen. Pour les milliers de mineurs qui franchissent chaque année les frontières de l’Union, l’effectivité des protections dépendra désormais de la célérité et de la rigueur des adaptations nationales.



