« Les Combattants d’Allah » du JNIM sont divisés sur le sujet. Les jeunes cadres optent pour la conquête de nouveaux territoires gage de prestige. Les plus sages sont conservateurs sur le sujet et choisissent la consolidation des acquis. Fondé en 2017 au Mali, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) est devenu la principale organisation jihadiste du Sahel central.
Dans un rapport publié vendredi 20 février, l’International Crisis Group analyse les dynamiques de son expansion vers les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest, une progression qui place le mouvement face à un véritable dilemme. Depuis 2019, les violences perpétrées par cette filiale d’Al-Qaïda se propagent bien au-delà de ses bastions sahéliens. Le Bénin, le Togo et la Côte d’Ivoire ont été visés par des attaques meurtrières. Le nord du Bénin et du Togo apparaît aujourd’hui de plus en plus vulnérable à cette menace qui inquiète au plus haut point les capitales de la région. Pourtant, cette avancée vers le golfe de Guinée n’a rien d’une évidence pour les dirigeants du JNIM , ni d’un objectif prioritaire.
Que faire face à cette inéquation ?
L’expansion territoriale présente des avantages indéniables pour le groupe jihadiste. Elle lui permet de recruter parmi de nouvelles populations, de contrôler des flux commerciaux transfrontaliers, d’ouvrir de nouveaux fronts pour desserrer la pression des armées nationales et de créer des zones de réponse pour ses combattants. Dans le parc W, à cheval entre le Bénin, le Burkina Faso et le Niger, les jihadistes taxent notamment le commerce du gibier et du bois. Mais cette conquête de nouveaux espaces comporte aussi des risques majeurs. Elle exige la mobilisation des combattants dont le mouvement a besoin pour défendre ses bastions sahéliens. Elle expose le groupe à l’arrivée de recrues moins fiables ou poursuivant leurs propres agendas. Surtout, elle menace la cohésion interne de l’organisation.
Depuis sa création , le JNIM est impliqué dans 16 023 incidents violents qui ont fait 39 850 morts au Mali, au Burkina Faso, au Niger, au Bénin et au Togo, selon une estimation réalisée à partir des données de l’organisation ACLED citée par le rapport.
Le JNIM repose sur une structure à trois niveaux : une direction centrale (conseil de la shura), un niveau intermédiaire organisé autour de régions administratives (les mantiqas) et de bataillons (les katibas), ainsi qu’un niveau local constitué de petites unités militaires (les markazs et les saryats). Cette organisation cherche à maintenir un équilibre subtil entre la centralisation des décisions stratégiques et l’autonomie opérationnelle des unités sur le terrain. Les pays du Sahel central (Mali, Burkina Faso, Niger) restent le cœur du combat du JNIM. C’est là que le groupe contrôle de vastes zones rurales et a développé une forme de gouvernance alternative aux États, avec une administration légère, des juges islamiques et un système de taxation . Les pays côtiers, en revanche, sont perçus jusqu’ici comme des théâtres périphériques par le commandement central. Dans ces zones secondaires, le JNIM progresse selon une méthode rodée : d’abord un prosélytisme discret, puis des attaques contre les forces de sécurité et les civils. Le mouvement y prélève rarement l’impôt et n’y exerce pas la justice, se contentant d’une présence plus souple.
Des intérêts divergents au sein du mouvement
La question de l’expansion territoriale nourrit de vifs débats internes. Les échelons locaux du JNIM ont un intérêt plus immédiat à l’expansion : elle leur permet d’élargir leurs recrutements, d’accéder à plus de ressources et de renforcer leur poids au sein de l’organisation. Ils peuvent exercer de fortes pressions en ce sens sur le commandement central. À l’inverse, la direction du mouvement, soucieuse de ne pas trop disperser les ressources du groupe et craignant avant toute la fragmentation, tend à privilégier la consolidation des territoires déjà contrôlés. Ces intérêts divergents pourraient expliquer pourquoi la progression du JNIM vers les pays côtiers a été moins rapide que certains observateurs ne le redoutaient à la fin des années 2010. Le risque de division n’est pas théorique.
À la fin des années 2000, Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) s’était déchiré sur la question du territoire légitime du jihad, opposant ceux qui voulaient se concentrer sur le Maghreb et ceux qui souhaitaient s’étendre vers le Sahel. Ces tensions avaient débouché sur une scission et la création du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao) en 2011. Plus récemment, lorsque le JNIM a lancé le blocus de Bamako à partir d’octobre 2025, l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) en a profité pour attaquer ses positions dans le nord du Burkina Faso, dégarnies d’une partie de leurs hommes partis renforcer les Katibas au Mali. La concurrence entre groupes jihadistes ajoute une pression supplémentaire sur les choix stratégiques du JNIM.
Les recommandations de Crisis Group
Face à cette menace, l’ International Crisis Group formule trois séries de recommandations à destination des États côtiers. Tout d’abord, investissez dans le renseignement. Les pays menacés devraient avoir du matériel d’écoute sophistiqué pour disposer d’une analyse en temps réel des dynamiques politiques et sécuritaires. Ceux qui ne sont pas encore confrontés à une présence armée active du JNIM devraient résister à la tentation de déployer prématurément des unités militaires aux frontières et leur préférer d’abord des forces de sécurité civile, mieux formées au contact des populations. Deuxièmement, renouer la coopération régionale. Les tensions entre l’Alliance des États du Sahel (AES) Mali, Burkina Faso, Niger et la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) ont affaibli les mécanismes de coordination sécuritaire. Or, les pays sahéliens et côtiers sont interdépendants. L’absence de coordination profite aux jihadistes qui font peu de cas des frontières. Le Bureau des Nations Unies pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel (Unowas) et la Mission de l’Union africaine pour le Mali et le Sahel (Misahel) pourraient unir leurs forces pour aider à rétablir la confiance mutuelle.
Troisièmement, explorateur de possibles compromis avec les djihadistes. Pas prioritairement des accords locaux de non-agression, qui risquent d’affaiblir la coordination multilatérale et de permettre au JNIM de maintenir sa présence à long terme. Mais engager des négociations de façon coordonnée plutôt que rivaliser entre les États menacés. Les groupes jihadistes ne sont pas seulement des menaces militaires : ce sont aussi des acteurs politiques avec lesquels il faut, bon gré mal gré, compositeur pour restaurer une stabilité régionale durable. L’avancée territoriale du JNIM en Afrique de l’Ouest est un fait indéniable, mais elle dépend de priorités opérationnelles et de logiques militaires différentes selon que le groupe s’étend au Sahel central ou dans de nouvelles zones de croissance .
Le mouvement a confirmé dès août 2024, dans une vidéo , que le Sahel central reste au cœur de sa stratégie, au nom de l’accomplissement de « notre devoir de charia et de notre responsabilité historique envers notre nation et nos peuples du Mali, du Burkina et du Niger ».
Pour les États côtiers, l’enjeu est désormais de mieux comprendre les dynamiques locales qui créent l’implantation jihadiste, d’éviter la stigmatisation de certaines communautés, comme les éleveurs transhumants, souvent suspectés de collusions avec les jihadistes, et d’élaborer des stratégies adaptées à leur propre contexte. La menace n’a rien d’inéluctable, mais elle exige une réponse à la hauteur des défis posés par un adversaire capable de s’adapter et de jouer sur plusieurs tableaux à la fois. Rappelons que depuis sa création, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) est dirigé par Iyad Ag Ghali, avec Djamel Okacha comme adjoint. Ce dernier est tué le 21 février 2019 lors du combat d’Elakla. Il est remplacé par Abou Yehyia al-Djaizari, mortellement blessé en avril 2020 à Bamba. Sedane Ag Hita devient alors le numéro deux du mouvement. Fin 2020, l’armée française présente Ba Ag Moussa comme chef militaire du GSIM ; il est tué en novembre 2020 à Ménaka. En février 2018, Malick Ag Wanasnat, ancien colonel malien proche d’Iyad Ag Ghali, avait déjà été abattu à Inaghalawass.



