Les longues discussions engagées à Islamabad entre délégations américaine et iranienne n’ont abouti à aucun accord. Le cessez-le-feu de deux semaines, se retrouve dans une situation délicate. Dès la fin des rencontres, le président Donald Trump a annoncé que la marine américaine commencerait à bloquer le détroit d’Ormuz, cette voie maritime stratégique par laquelle transite environ 20 % des approvisionnements énergétiques mondiaux. Le Commandement central américain a précisé que le blocus concernerait tout trafic maritime entrant ou sortant des ports iraniens, à compter de lundi, tout en épargnant les navires transitant vers des destinations non iraniennes.
Les Gardiens de la Révolution iraniens ont averti que tout navire militaire s’approchant du détroit serait considéré comme une violation du cessez-le-feu et traité « de manière dure et décisive ». Le président du Parlement iranien, Mohammad Baqer Qalibaf, a balayé les menaces américaines d’un revers de main : « Si vous vous battez, nous nous battrons, et si vous vous présentez avec la logique, nous traiterons la logique. » Dans ce contexte tendu, plusieurs experts tentent de discerner les trajectoires possibles. Le colonel Hatem Saber, spécialiste égyptien du contre-terrorisme et de la guerre de l’information, interrogé par l’agence Sputnik, distingue trois scénarios d’évolution.
Trois scénarios sur la table
Le premier, qu’il juge le plus probable, est celui d’une escalade contrôlée. Il s’agirait d’un retour à des frappes mutuelles ciblées, visant des centres de commandement, mais sans confrontation généralisée. Chaque camp mesurerait ses coups pour ne pas déclencher un embrasement irréversible. Ce type de duel à distance a déjà été observé par le passé dans la région. Le deuxième scénario, qualifié de « au bord de la guerre », part de l’hypothèse que le départ des délégations n’est qu’une manœuvre tactique. Dans ce cas, une escalade de terrain intense mais brève pourrait survenir, destinée à améliorer la position de négociation de l’une ou l’autre partie. Ensuite, un retour à la table des discussions serait envisageable, peut-être sous une nouvelle médiation associant la Chine et le Pakistan. Ce schéma, plus risqué, suppose que les deux camps conservent une rationalité dans la confrontation. Le troisième scénario, jugé le moins probable par le colonel Saber, est celui d’une explosion générale. Une guerre de grande ampleur, incluant des frappes en profondeur sur le territoire iranien, présenterait d’énormes risques pour l’économie mondiale. Les grandes puissances, à commencer par la Chine, exerceraient alors de fortes pressions pour l’éviter. L’expert estime peu vraisemblable que la confrontation dégénère rapidement en une guerre mondiale ou régionale généralisée. En revanche, une « escalade qualitative » dans les couloirs maritimes de la mer d’Arabie et du golfe Persique n’est pas à exclure.
Le blocus comme levier économique et politique
L’annonce de Trump comporte une dimension économique bien réfléchie. Le président américain associe son blocus à un argument commercial : les pays pressés par le détroit d’Ormuz, en particulier la Chine, devraient plutôt acheter davantage de pétrole aux États-Unis. « La Chine peut nous envoyer ses navires », a-t-il déclaré sur Fox News, ajoutant sur les réseaux sociaux que des navires vides se dirigent vers les États-Unis pour charger du pétrole. Les chiffres donnent une idée des enjeux. Avant le conflit, environ 20 millions de barils par jour de brut et de produits pétroliers transitaient par le détroit. Seule une fraction de ce volume est remplacée par les exportations américaines, qui fluctuent entre 3,5 et 4,5 millions de barils par jour. Les producteurs du golfe Persique, privés de voies d’exportation, ont réduit leur production de 8 à 10 millions de barils par jour selon certaines estimations. Les exportations américaines de produits raffinés, essence, carburéacteur, diesel, ont certes atteint des pics récents, mais elles restent loin de compenser la fermeture du détroit. Trump a reconnu dimanche que les prix du pétrole et de l’essence pourraient rester élevés jusqu’aux élections de mi-mandat de novembre. Une rare admission des retombées politiques potentielles du conflit. Le président du Parlement iranien, Qalibaf, a aussitôt publié sur les réseaux sociaux une carte des prix à la pompe dans la région de Washington, avec ce commentaire ironique : « Profitez des chiffres actuels. Avec ce qu’on appelle le « blocus », bientôt tu seras nostalgique de l’essence à 4–5 dollars. »
La méfiance dans les deux camps
Pour comprendre l’échec des pourparlers, il faut remonter plus loin que les seules discussions d’Islamabad. Greg Simons, de l’université Daffodil, rappelle à Sputnik que l’Iran n’a accepté ces négociations qu’à la demande de ses partenaires, et que l’issue était « prévisible » compte tenu du contexte. « Le fait que les États-Unis aient tenté de contrôler le détroit d’Ormuz avec leurs navires pendant les négociations montre à quel point on ne peut avoir confiance en la capacité américaine à mener des négociations honnêtes, franches et crédibles », estime-t-il. Selon cet expert, les États-Unis subissent les conséquences économiques de la guerre et tentent de se retirer dignement de ce « désastre colossal ». Mais leur comportement démontre qu’ils ne sont pas « un acteur crédible avec lequel traiter ». Il ajoute que le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, opposé aux négociations, a tout intérêt à poursuivre la guerre pour « rester hors de prison et au pouvoir ».
L’Iran, conclut Simons, a compris que les dirigeants américains et israéliens sont incapables de respecter le droit international, ni même leurs propres engagements.
Cette analyse rejoint celle du colonel Saber : l’absence d’accord place le conflit à un moment délicat, mais la probabilité d’une explosion générale reste minime. Les signaux envoyés par Washington et Téhéran sont pour l’heure contradictoires. D’un côté, Trump menace de « réduire en enfer » tout Iranien qui tirerait sur des navires américains. De l’autre, Qalibaf laisse une porte ouverte : « Si vous vous présentez avec la logique, nous traiterons la logique. » Le dollar a bondi dimanche face aux autres devises, signe que les marchés financiers parient sur une prolongation de l’imbroglio. Les investisseurs cherchent des refuges. Les diplomates, eux, cherchent une issue. Pour l’instant, le détroit d’Ormuz reste le théâtre d’une confrontation où chaque camp regarde l’autre en chien de faïence, et où la moindre étincelle pourrait faire basculer la région.



