Jeudi matin, au moment où une nouvelle réunion du Conseil des ministres se préparait au palais de Baabda, le Hezbollah a publié une lettre ouverte destinée au président de la République, Joseph Aoun, au Premier ministre Nawaf Salam et au président du Parlement, Nabih Berry. La missive, peu commune dans sa forme, un parti militaire-politique qui s’adresse ainsi directement aux plus hautes autorités de l’État, réaffirme une posture déjà connue : refus total d’un désarmement imposé et rejet catégorique de négociations politiques directes avec l’État d’Israël.
Le gouvernement a placé au cœur de l’agenda ministériel la question du rétablissement de l’exclusivité de l’État sur l’usage des armes, et la nécessaire mise sous contrôle des milices armées. Pour le Hezbollah, cette orientation, telle qu’annoncée par certains ministères et relayée dans la presse, recèle un risque : celui d’une mise sous condition du monopole des armes, en échange d’un apaisement imposé par l’extérieur. Le parti chiite voit dans ces manœuvres une tentative de faire converger la politique intérieure vers les exigences étrangères, notamment israéliennes, et s’y oppose frontalement.
« L’ennemi ne vise pas seulement le Hezbollah » : La lecture stratégique du mouvement
La lettre ne se contente pas d’un refus. Elle développe une grille d’analyse : selon la formation du cheikh Naïm Kassem, l’ennemi israélien poursuivrait un dessein qui dépasse la simple neutralisation du Hezbollah. « Que tous les Libanais sachent que l’ennemi israélien ne vise pas seulement le Hezbollah, mais le Liban dans son ensemble », écrit le parti, qui accuse Tel-Aviv de vouloir priver l’État libanais de toute capacité à résister au chantage. Pour le Hezbollah, le désarmement demandé ne serait pas uniquement un geste technique de paix, mais une reddition stratégique, destinée à remodeler le cadre politique du pays. La missive critique aussi la série de décisions ministérielles prises durant l’été et l’automne, lesquelles, d’après le parti, auraient été adoptées à la hâte, et déplore que la question de l’exclusivité des armes ait été confiée au seul suivi de l’armée sans concertation large. Pour le Hezbollah, le cessez-le-feu obtenu en novembre dernier n’a pas été respecté par l’autre partie : les violations répétées, par voie terrestre, maritime et aérienne, justifieraient la prudence et l’exigence d’une posture défensive. Dès lors, résumer la question au seul monopole étatique reviendrait à occulter la réalité des faits et à légitimer un chantage.
Le Hezbollah appelle à une position nationale unifiée qui, selon lui, protégerait la souveraineté et la dignité du Liban. Le parti revendique sa place en tant que composante fondatrice de l’État, revendiquant un droit à la résistance « face à une occupation ».
Il affirme vouloir rester aux côtés de l’armée et du peuple pour défendre le pays, tout en refusant que le monopole des armes soit organisé « à la demande d’une partie étrangère ». Ce positionnement ouvre une tension manifeste avec des voix au sein de la classe politique et des milieux internationaux, qui estiment que le désarmement ne peut être partiel et qu’il doit concerner l’ensemble du territoire libanais, pour garantir l’application des résolutions internationales en particulier la 1701. Les autorités libanaises, ainsi que les émissaires américains et israéliens, ont renouvelé ces demandes : pour eux, la normalisation de la situation passe par la centralisation des moyens de coercition entre les mains de l’État. Le bras de fer n’est pas que symbolique. Il a des implications immédiates sur la capacité du gouvernement à fonctionner. Confier à l’armée la responsabilité exclusive du dossier pouvait apparaître comme un compromis technique ; pour le Hezbollah, ce geste a été interprété comme un pas en avant vers une conditionnalité qui servirait des intérêts extérieurs. La lettre cherche donc à dissuader les responsables de pousser plus loin des décisions qui, selon le parti, exposeraient le pays à des dangers existentiels.
Sur le plan intérieur, le Hezbollah tente de mobiliser un argumentaire qui dépasse la simple défense armée : il s’agit, selon le parti, de préserver une architecture politique susceptible de garantir l’équilibre entre les différentes communautés et d’éviter ce qu’il considère comme une capitulation politique. L’organisation reproche au gouvernement une lecture trop simpliste du cessez-le-feu et met en garde contre l’instrumentalisation de gestes unilatéraux face à un adversaire que, dit-elle, continue d’agir hors des règles. La lettre rappelle enfin la chronologie : la trêve négociée par l’émissaire américain Amos Hochstein, les violations constatées depuis, et la pression internationale croissante pour engager des pourparlers directs. Face à cela, le Hezbollah propose une alternative : un cadre national, selon lui consensuel, pour discuter des armes dans le respect de la souveraineté, et non sous la contrainte d’un ultimatum.
En filigrane, la missive est aussi un rappel à la stabilité du Liban. En refusant les négociations politiques avec Israël, le Hezbollah ne cherche pas seulement à préserver sa capacité militaire ; il vise à dessiner les conditions d’une parole nationale qui ne se réduise pas à une réponse aux pressions extérieures. Le message pose un choix aux autorités : négocier selon des modalités internes, en concertation large, ou céder, selon le Hezbollah, à des schémas qui compromettraient la souveraineté. La réunion du Conseil des ministres à Baabda, attendue dans les jours suivants, devra mesurer la portée de cette lettre et désigner la voie qu’entend emprunter l’État. Quoi qu’il en soit, la pression internationale et les enjeux régionaux restent présents, et la fragilité des équilibres libanais demeure l’une des principales inconnues pour l’avenir immédiat du pays.



