Environ 350 tracteurs ont convergé, ce mardi 13 janvier au matin, vers les abords de l’Assemblée nationale à Paris. Dès l’aube, un long convoi est entré dans la capitale par la porte Dauphine, encadré par les forces de l’ordre. À l’appel de la FNSEA et des Jeunes Agriculteurs, cette nouvelle mobilisation s’opère à travers une séquence de contestation agricole qui ne faiblit pas depuis plusieurs semaines.
Devant le palais Bourbon, les manifestants ont immobilisé leurs engins, déployé banderoles et drapeaux, et repris des slogans désormais familiers dans les campagnes françaises. « La révolte paysanne reprend », pouvait-on lire sur l’une d’elles. Les annonces gouvernementales successives n’ont pas suffi à apaiser une profession qui dit ne plus pouvoir vivre de son travail.
Des échanges avec l’exécutif sous tension
Dans l’après-midi, des responsables locaux de la FNSEA ont été reçus par le cabinet du Premier ministre Sébastien Lecornu. La ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, s’est également rendue au contact des agriculteurs rassemblés devant l’Assemblée nationale. Les discussions ont porté sur les revenus agricoles, les normes sanitaires et commerciales, ainsi que sur l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et les pays du Mercosur, au cœur des inquiétudes du secteur. Pour Guillaume Moret, responsable FNSEA en Île-de-France, le malaise est profond. « Cela fait trois ans que nous ne dégageons pas de revenu sur nos exploitations. On a le sentiment que les responsables politiques n’ont pas de ligne claire sur l’avenir de l’agriculture », confie-t-il, entouré de collègues venus de plusieurs régions. Même lassitude chez Laurence Fournier, vice-présidente de la FRSEA Île-de-France. Elle pointe les retards dans l’application de textes votés ces derniers mois. « Des lois ont été adoptées, mais les décrets ne suivent pas. Pendant ce temps, les exploitations continuent de s’endetter », résume-t-elle.
Le Mercosur, principale ligne de fracture
Cette mobilisation intervient alors que la signature de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur est annoncée comme imminente. Ce traité, négocié de longue date avec l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay, est perçu par de nombreux agriculteurs français comme une menace directe. Ils redoutent l’arrivée massive de produits agricoles importés, issus de systèmes de production jugés moins contraignants sur le plan environnemental et sanitaire. « Avec des droits de douane réduits, voire inexistants, les volumes vont augmenter et les prix vont baisser », explique Stéphane Charlier, céréalier dans la Marne. « Nous ne pourrons pas suivre économiquement. » À ces inquiétudes commerciales s’ajoute la gestion de la dermatose nodulaire contagieuse, une épizootie qui touche les bovins, notamment dans le Sud-Ouest de la France.
Cette maladie, qui entraîne l’abattage des troupeaux dès la détection d’un animal infecté, a ravivé les tensions dans les filières d’élevage.
Le président du Salon de l’agriculture a d’ailleurs annoncé qu’aucune vache ne serait présente lors de la prochaine édition, une première dans l’histoire de l’événement. Une décision symbolique, perçue par certains éleveurs comme le reflet d’une crise mal maîtrisée. Depuis début décembre, les actions se succèdent dans plusieurs régions. À Paris, après les défilés de la Coordination rurale et de la Confédération paysanne la semaine précédente, le gouvernement avait annoncé un premier paquet de mesures, comprenant notamment 300 millions d’euros d’aides. Des annonces jugées insuffisantes par une partie du monde agricole. Le jeudi 8 janvier, une centaine de tracteurs avaient déjà tenté de rallier la capitale, malgré les arrêtés préfectoraux et les barrages de gendarmerie. Certains avaient réussi à atteindre les abords de la tour Eiffel et de l’Arc de Triomphe, avant d’être dispersés par les forces de l’ordre.
Ces mobilisations ont donné lieu à des affrontements sporadiques avec les autorités. Plusieurs agriculteurs ont été verbalisés, certains engins placés en fourrière, et des gardes à vue signalées. Le ministère de l’Intérieur a évoqué des comportements à risque lors du franchissement de barrages en grande et petite couronne parisienne. La porte-parole du gouvernement, Maud Brégeon, a rappelé que les tentatives de blocage d’axes routiers ou de rassemblements aux abords des institutions restaient interdites. Une position qui alimente l’incompréhension parmi les manifestants. La question des revenus demeure centrale. Selon l’Insee, près de 18 % des agriculteurs vivent sous le seuil de pauvreté. Un chiffre souvent cité par les syndicats pour illustrer la fragilité du secteur. Sophie Brizion, exploitante laitière et céréalière dans la Meuse, témoigne de conditions de vie éprouvantes. « Nous travaillons tous les jours de l’année, sans week-end ni vacances. Et malgré cela, nous avons du mal à nourrir correctement nos enfants », raconte-t-elle. Elle réclame des prix rémunérateurs et une adaptation des protocoles sanitaires, plutôt que des aides ponctuelles.
Les revenus agricoles dépendent en grande partie des aides de la Politique agricole commune. Face à la grogne, la Commission européenne a annoncé une enveloppe supplémentaire de 45 milliards d’euros d’ici à 2034. Une perspective qui ne dissipe pas les inquiétudes immédiates, dans un contexte de hausse des coûts de production et de volatilité des marchés. Les discussions engagées depuis le début de la semaine entre le Premier ministre et les syndicats n’ont, pour l’instant, pas permis de rétablir la confiance. Jeudi soir, le président de la Coordination rurale, Bertrand Venteau, a demandé la levée des sanctions et la restitution des tracteurs immobilisés. Il a également averti que la mobilisation pourrait reprendre si aucune réponse concrète n’était apportée. Selon la préfecture de police de Paris, une centaine de tracteurs ont été bloqués en Île-de-France, avec plusieurs interpellations et verbalisations recensées. Pour les agriculteurs mobilisés, la bataille engagée dépasse la seule question du Mercosur : elle renvoie, plus largement, à l’avenir de l’agriculture française et à la reconnaissance de ceux qui la font vivre au quotidien.



