L’organisation Reporters sans frontières (RSF) a engagé une bataille juridique pour la défense de la liberté de la presse en Afrique de l’Ouest. Le 24 avril, l’ONG a déposé une plainte auprès de la Cour de justice de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) contre le Bénin et la Côte d’Ivoire.
Il s’agira de « leur rôle respectif » dans l’arrestation et la détention de deux journalistes, Hugues Comlan Sossoukpè et Ali Moumouni, des faits survenus en juillet 2025. La plainte, portée par l’avocat Koffi Sylvain Mensah Attoh, dénonce des violations graves du droit régional et international, et réclame la libération immédiate des deux hommes. Une affaire qui, par son caractère inédit, interroge sur les limites de la coopération judiciaire entre États ouest-africains lorsqu’elle se heurte à la protection des réfugiés et à la liberté d’informer.
Un enlèvement déguisé en coopération judiciaire
Les faits remontent à la première quinzaine de juillet 2025. Hugues Comlan Sossoukpè, journaliste d’investigation béninois et fondateur du média en ligne Olofofo, vivait en exil au Togo depuis 2021 où il a obtenu le statut de réfugié politique. C’est dans ce cadre qu’il reçoit une invitation du ministère ivoirien de la Transition numérique et de la Digitalisation pour couvrir l’« Ivoire Tech Forum » à Abidjan, du 9 au 11 juillet. Le journaliste débarque le 8 juillet et s’installe à l’hôtel Palm Beach. Il commence sa couverture médiatique sans encombre. Mais le 10 juillet au soir, des policiers frappent à la porte de sa chambre. Selon ses avocats, on lui promet qu’il sera présenté à un juge. Il se rend. Au lieu d’une comparution, il est conduit directement au salon d’honneur de l’aéroport international Félix Houphouët-Boigny, puis embarqué à bord d’un petit avion privé, un Beechcraft 1900D. À son bord, seuls les policiers de l’escorte et l’équipage en destination de Cotonou, la capitale économique du Bénin.
À son arrivée, le journaliste est récupéré par la brigade économique et financière, puis présenté le lendemain à un juge d’instruction de la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (CRIET). Un mandat d’arrêt international avait été émis contre lui. Les chefs d’accusation : « harcèlement par le biais d’un système informatique », « rébellion » et « apologie du terrorisme ». Il est immédiatement transféré à la prison civile de Ouidah, où il est toujours détenu. L’affaire ne s’arrête pas là. Six jours plus tard, le 16 juillet 2025, Ali Moumouni, ancien journaliste du groupe privé Canal 3, est interpellé à Cotonou alors qu’il participe à une formation dans un collège. Les autorités béninoises le soupçonnent de collaborer avec le média Olofofo depuis septembre 2024. Placé sous mandat de dépôt cinq jours après son arrestation, il est visé par cinq chefs d’accusation, dont « incitation à la violence et à la rébellion », « harcèlement par le biais de communications électroniques » et « apologie du terrorisme ». Sa première audience, interrompue pour raison de santé, n’a eu lieu que le 25 mars 2026, soit plus de huit mois après son incarcération. L’interrogatoire sur le fond a finalement repris à la mi-avril.
Pour RSF, ces deux arrestations sont le fruit d’une « sombre coopération transfrontalière » entre services de police et de renseignement. Pour Arnaud Froger, responsable du pôle investigation de l’ONG, « Des enlèvement, exfiltration dans un avion privé, détention arbitraire, recherche des sources et arrestation d’un présumé collaborateur… Ce qui est arrivé à Hugues Comlan Sossoukpè puis à Ali Moumouni n’est malheureusement pas tiré d’un mauvais film d’action. » Sadibou Marong, directeur du bureau Afrique subsaharienne de RSF, ajoute que les deux journalistes « croupissent injustement dans des geôles béninoises depuis près de neuf mois ». L’ONG exige leur libération immédiate et la réparation des préjudices subis. Sur le fond, la plainte déposée devant la cour de justice de la CEDEAO cible deux types de manquements. D’une part, la Côte d’Ivoire est accusée d’avoir violé le droit de la protection des réfugiés, la liberté de la presse et le droit fondamental du public à l’information, en remettant aux autorités béninoises un journaliste qui bénéficiait du statut de réfugié, une mention pourtant inscrite dans son passeport. D’autre part, l’État béninois est poursuivi pour commanditaire de cet « enlèvement rocambolesque », ainsi que pour la détention arbitraire des deux journalistes.
Les failles d’une protection régionale des journalistes
Les autorités des deux pays concernés avaient réagi. Côté ivoirien, le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, Amadou Coulibaly, avait confirmé l’arrestation sur le territoire, mais rejeté toute accusation de complicité. Selon lui, les autorités ivoiriennes ignoraient le statut de réfugié du journaliste. Elles auraient simplement exécuté un mandat d’arrêt international, en vertu des accords de coopération judiciaire entre la Côte d’Ivoire et le Bénin. Le ministère de la Transition numérique, précise-t-il, avait invité une cinquantaine de journalistes sur la base de leurs compétences, sans mention particulière. Côté béninois, le porte-parole du gouvernement, Wilfried Léandre Houngbédji, avait renvoyé à son intervention télévisée. Il y a qualifié d’« infondées » les accusations contre son pays, et rappelé que l’arrestation s’est faite selon les règles de la coopération intergouvernementale. Il a également souligné que la liberté d’expression « s’accompagne du devoir d’assumer, ou à tout le moins, de prouver ses allégations ». Le gouvernement assure que le journaliste bénéficiera d’un procès équitable, malgré des charges « lourdes et inquiétantes » selon un acteur de la société civile.
Sa première audience, interrompue pour raison de santé, n’a eu lieu que le 25 mars 2026, soit plus de huit mois après son incarcération.
Pourtant, plusieurs éléments troublent les observateurs. D’abord, le statut de réfugié de Sossoukpè, reconnu par le Togo, n’a pas été respecté. Ensuite, l’opération menée à Abidjan implique que des officiers béninois aient pu agir sur le territoire ivoirien, avec la complicité des autorités locales. Enfin, les conditions de détention, 7 mois d’isolement strict pour Sossoukpè, des visites familiales seulement autorisées depuis début 2026 – interrogent sur le respect des droits de la défense. La plainte de RSF devant la cour de justice de la CEDEAO ouvre ainsi une voie contentieuse inédite. Jamais une organisation internationale n’avait saisi la plus haute juridiction ouest-africaine pour dénoncer une extradition déguisée d’un journaliste réfugié. L’issue de cette procédure, qui pourrait prendre plusieurs mois, sera scrutée par les défenseurs de la liberté de la presse sur l’ensemble du continent. Hugues Comlan Sossoukpè et Ali Moumouni restent derrière les barreaux, dans l’attente d’une décision qui dira si la CEDEAO est prête à faire respecter ses propres principes.



