A Abidjan Sud, l’Etat a mis en place un dispositif de pulvérisation à certaine hauteur de la Lagune dont Marcory (Anoumabo, INJS), Treichville (Biafra) et Cocody (station SODECI au pont Alassane Ouattara). Au cours de la journée, ce dispositif dégage du parfum conditionné pour oxygéner et atténuer les odeurs « nauséabondes » à certaines parties de la Lagune. Mais à quoi servirait réellement ce mécanisme ?
Depuis plusieurs mois, les habitants des communes de Treichville, Marcory et Cocody, le long de la lagune Ébrié, bénéficient ou subissent d’un traitement olfactif. Des pulvérisateurs automatiques projettent quotidiennement un parfum liquide, mélangé à de l’eau, dans l’air ambiant et sur les eaux stagnantes. Le dispositif, visible au loin et audible par le bruit des pompes, fonctionneraient 24 heures sur 24, y compris les week-ends, selon les explications d’un technicien recueillies sur place.
Ce qu’il faut savoir
Interrogé, le technicien précise que la station de pulvérisation est alimentée par des cuves de 1 000 litres chacune. Le produit utilisé est un concentré parfumé et est ensuite dilué sur place avec de l’eau de réseau avant d’être envoyé sous pression dans un circuit de canalisations souterraines. « Une fois que la pompe démarre, ça prend tout le circuit, ça peut parcourir plusieurs kilomètres », indique-t-il. Selon ses déclarations, le maillage couvrirait les berges de la baie de Cocody, le pont Félix-Houphouët-Boigny, et s’étendrait même jusqu’au péage autoroutier. Le technicien a aussi dévoilé l’origine de l’équipement, « Ça vient de l’Europe. C’est un projet de l’Europe, ils ont vu ça là-bas et ils l’ont dupliqué ici. » La mise en service remonterait à l’année 2023, selon ses dires. Le technicien ajoute que trois citernes supplémentaires se trouvent dans des conteneurs en attente d’être expédiées, signe que le procédé est dans la continuité. Il s’agirait de neutraliser les mauvaises odeurs émanant de la lagune, notamment celles liées aux effluents domestiques, à la stagnation des eaux et aux rejets industriels. Les résidents du littoral abidjanais connaissent bien ces exhalaisons parfois insoutenables, surtout en saison chaude. Le dispositif se veut seulement une réponse technique.
AIRHITONE, un neutralisant venu d’Europe aux allures de parfum d’intérieur
Le produit inhalé quotidiennement par des milliers d’Abidjanais se nomme AIRHITONE. Il est commercialisé par la société française Westrand, un acteur européen spécialisé dans le traitement des odeurs depuis plus d’un quart de siècle. La fiche technique obtenue précise qu’il s’agit d’un « inhibiteur d’odeurs produit à partir d’huiles essentielles naturelles et de synthèse, stabilisées par un tensioactif non ionique naturel ». Selon la documentation, le principe de fonctionnement repose sur une neutralisation chimique, et non sur un simple effet de masquage. Les huiles essentielles contiennent des fonctions réactives qui captent les molécules malodorantes comme l’ammoniac, les amines, l’hydrogène sulfuré (H₂S) ou les mercaptans. Ce processus est complété par une « compensation olfactive » autrement dit un parfum agréable qui recouvre les résidus éventuels. L’ensemble aboutit à un «équilibre olfactif neutre», promet le fournisseur.
La gamme AIRHITONE existe en plusieurs variantes, avec des conditionnements allant de 5 à 1 000 litres.
Le produit est hydrosoluble, il se stocke à température ambiante à l’abri du gel et possède une durée de conservation d’un an. Les secteurs d’utilisation typiques sont les installations de stockage de déchets non dangereux (ISDND), les usines d’incinération, les stations d’épuration, les postes de relevage et les lagunes exactement le cadre abidjanais. Westrand revendique plus de 25 ans d’expérience et plusieurs brevets, français et européens, couvrant ses principes actifs. La société assure que ses produits sont biodégradables, non toxiques par voie oculaire et cutanée, et qu’ils ont fait l’objet d’études d’inhalation sur cellules humaines vivantes. Une étude de l’ADEME avec l’université de Rennes (2007), ainsi que des travaux commandés par Veolia (2002) et SUEZ (2008) sont cités en annexe. Il s’agit de « réels neutralisants d’odeurs, et non de produits masquants », ces derniers étant interdits en France par l’arrêté Barthélémy du 1er mars 1993.
Un parfum pas sans risque ? L’étiquette met en garde contre les allergies cutanées
Le discours rassurant des documents techniques doit néanmoins être confronté aux mentions présentes sur le bidon de 1 000 litres filmé lors de l’enquête. Sur l’étiquette, sous la référence « AIRHITONE AP5 A4S2P », figure la mention de danger « H317 » : « Peut provoquer une allergie cutanée ». La phrase réglementaire « RESERVE A L’USAGE PROFESSIONNEL » est également apposée, avec l’obligation de porter des gants de protection et des équipements de protection des yeux. Cette mise en garde n’est pas exceptionnelle pour un produit industriel concentré. Elle indique que le liquide pur peut être irritant ou sensibilisant pour la peau en cas de manipulation directe. Or, dans le dispositif abidjanais, le parfum est dilué dans l’eau (le technicien confirme : « c’est mélangé avec de l’eau ») puis pulvérisé en fines gouttelettes. La concentration réelle dans l’air ambiant est donc très faible. Le fournisseur précise que ses produits sont enregistrés sur la liste IFRA (International Fragrance Association), une référence mondiale en matière de sécurité des substances aromatiques. Interrogé sur les risques pour la santé des riverains, le technicien répond sommairement : « Ce n’est pas dangereux pour la santé, c’est simple parfum, c’est tout. » Cette réponse, bien que peu étayée, est conforme à l’argumentaire de Westrand, qui s’appuie sur l’absence de toxicité par inhalation.
De telles installations sont généralement conçues pour des sites industriels fermés ou semi-ouverts, et non pour des zones résidentielles densément peuplées comme les quartiers populaires de Treichville et Marcory. Le vent, l’humidité et la température peuvent modifier la dispersion des aérosols. Aucune étude d’impact sanitaire spécifique à la lagune d’Abidjan n’a été communiquée dans ce sens. Le dispositif continu de pulvérisation interroge aussi sur l’acceptabilité sociale. Certains habitants s’étonnent de cette « odeur de lessive » en plein air, d’autres ne la remarquent même pas. Le technicien, lui, est formel : « Ça marche 24 heures sur 24, on change les buses de temps en temps. » L’entretien est réalisé par une équipe locale. Le parfum, invisible, s’évapore rapidement à cause de la chaleur des moteurs des pompes, ce qui limite son effet de saturation. À ce stade, rien ne permet d’affirmer que la pulvérisation quotidienne présente un danger pour la population. Les données techniques disponibles plaident en faveur d’un produit conçu pour la neutralisation chimique, non toxique aux doses usuelles. Cependant, l’absence d’information préalable des résidents, l’usage d’un produit industriel étiqueté « professionnel » et la mention d’allergie cutanée (même pour le concentré) justifieraient une communication plus transparente des autorités ivoiriennes.




