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Pédicure de rue : Quand la beauté des pieds expose à de graves infections

Matériel réutilisé sans limite, eau de javel approximative et coupures banalisées : les pratiques des Techniciennes ongulaires de quartier à Marcory et ailleurs interrogent. Si les tarifs pratiqués défient toute concurrence, ils exposent des clientes à des infections graves, allant de la plaie nauséabonde aux maladies virales. À travers des récits poignants et des rappels sanitaires, cet article révèle les dangers invisibles qui se cachent dans les bassines d’eau savonneuse des pédicures à petit prix.

Dans plusieurs quartiers d’Abidjan, les séances de nettoyage des pieds sont devenues des habitudes beauté accessibles à presque toutes les femmes. Pour 250 à 500 FCFA, des clientes s’installent quotidiennement chez des pédicures de rue sans toujours imaginer les dangers auxquels elles s’exposent. Derrière les ongles propres et les pieds soignés se cache parfois une réalité peu rassurante pouvant favoriser des infections.

Des pratiques d’hygiène qui inquiètent
À Marcory Anoumabo, Marie Joséphine, Technicienne ongulaire, explique sa méthode de travail sans détour. Selon elle, l’eau utilisée pour le nettoyage contient du savon et de la javel. Toutefois, cette même eau sert à plusieurs clientes avant d’être changée. « L’eau que j’utilise pour le nettoyage est composée de javel et savon. Je peux l’utiliser pour nettoyer les pieds de plusieurs clients, environ dix, et quand ça devient très sale je change », avoue-t-elle. Elle reconnaît également utiliser le même « pied de biche », instrument servant à retirer les peaux mortes et nettoyer les coins des ongles, sur plusieurs clientes jusqu’à ce qu’il ne soit plus efficace. En cas de blessure, elle affirme désinfecter avec de l’alcool.

Au cours d’un nettoyage, l’esthéticienne a tenté de couper l’ongle avant que le pied de biche ne pénètre dans sa chair
Une autre technicienne, Esther Kouassi, adopte presque les mêmes habitudes. « À chaque cliente son eau de nettoyage. L’eau est juste savonneuse, je ne mets pas de javel. Je ne peux pas me permettre un pied de biche pour chaque cliente donc j’utilise le même pour tout le monde tant que ça sert il n’y a aucun problème », explique-t-elle. Elle reconnaît aussi que des blessures surviennent régulièrement pendant les nettoyages. « Il arrive souvent que des clients soient blessés pendant le nettoyage avec le pied de biche ou un autre matériel de travail, mais j’ai de l’alcool pour désinfecter après nettoyage », ajoute-t-elle. Ces pratiques, devenues courantes dans plusieurs espaces de pédicure populaires, interrogent sur les conditions d’hygiène réelles dans lesquelles ces prestations sont effectuées. Si l’alcool est souvent utilisé après les coupures, certaines clientes ignorent encore les risques liés au partage des instruments ou à l’utilisation répétée d’une même eau de nettoyage.

Cas pratique : Les séquelles d’une mauvaise prise en charge
Parmi les clientes interrogées, Lisa Ouelgo raconte une expérience qui l’a profondément marquée. Habituée des pédicures depuis son adolescence, elle explique avoir longtemps observé les mêmes pratiques chez plusieurs esthéticiennes. « De ce que j’ai remarqué, l’esthéticienne nettoie nos pieds avec les mêmes matériaux », raconte-t-elle. La jeune femme se souvient surtout d’un incident qui a failli la dégoûter définitivement des pédicures. Souffrant d’ongles incarnés, elle raconte qu’au cours d’un nettoyage, l’esthéticienne a tenté de couper l’ongle avant que le pied de biche ne pénètre dans sa chair. « Elle a mis un désinfectant mais le lendemain je sentais une odeur nauséabonde qui envahissait mon salon », témoigne-t-elle. Pensant d’abord que cette odeur provenait d’ailleurs, Lisa finit par comprendre qu’elle venait de son orteil blessé. « J’étais très dégoûtée et je ne voulais plus jamais me rendre chez ces femmes pour un autre nettoyage », raconte-t-elle encore. Malgré cette mauvaise expérience, elle reconnaît continuer les pédicures faute de savoir entretenir seule ses ongles.

Des pratiques à risque face aux recommandations sanitaires internationales
Selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), le VIH peut se transmettre à travers des instruments coupants ou perforants non stérilisés ayant été en contact avec du sang contaminé. L’institution précise que les risques augmentent lorsque la peau est coupée ou percée avec des matériels réutilisés sur plusieurs personnes sans désinfection adéquate. Dans une publication officielle, l’OMS souligne que « les actes médicaux dans lesquels la peau est coupée ou percée dans des conditions non stériles » figurent parmi les facteurs de risque de transmission du VIH. L’ONUSIDA met également en garde contre le partage d’objets pouvant entrer en contact avec le sang. L’organisation indique qu’« un risque de transmission du VIH existe si des instruments contaminés ne sont pas stérilisés ou sont partagés entre plusieurs personnes ». Elle insiste sur le fait que tout instrument destiné à pénétrer la peau doit être correctement nettoyé et stérilisé après chaque utilisation. Dans un guide consacré à la prévention du VIH, l’OMS rappelle aussi que « le virus de l’immunodéficience humaine (VIH) peut être transmis d’un individu à l’autre lorsqu’on utilise des instruments non stériles qui perforent la peau ».

L’organisation recommande ainsi la stérilisation systématique des matériels afin d’empêcher toute contamination. Dans notre contexte, l’alcool est utilisé par les techniciennes ongulaires pour prévenir les infections. Cependant, bien que l’alcool à 70° ou 90° soit un antiseptique efficace pour la peau saine, il reste insuffisant pour assurer la stérilisation des instruments médicaux ou esthétiques. L’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament), rappelle que l’alcool est un désinfectant de niveau intermédiaire, efficace sur la peau saine, mais qu’il ne doit pas être utilisé pour désinfecter des instruments souillés par du sang ou des matières organiques, car son efficacité y est fortement réduite. Pour garantir l’élimination de pathogènes graves tels que les hépatites ou le VIH, seul un cycle complet de stérilisation (par autoclave ou trempage prolongé dans des solutions désinfectantes de haut niveau) est efficace. Entre instruments non stérilisés, blessures fréquentes et réutilisation de matériels, plusieurs clientes s’exposent sans le savoir à des infections qui peuvent devenir sérieuses lorsqu’elles ne sont pas correctement prises en charge.

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