03252017Headline:

Côte d’Ivoire : Voici pourquoi des tablettes éducatives s’intègrent à l’école

tablette Ivoirienne

tablette

En Afrique comme ailleurs dans le monde, la question de la lourdeur des cartables scolaires et ses conséquences sur la santé des élèves constitue une préoccupation majeure.

En effet, les élèves sont condamnés à porter chaque jour des cartables remplis d’effets : livres, cahiers, instruments de géométrie, etc.

Et l’on estime que ces sacs d’écoles sont à l’origine de divers problèmes de santé chez les enfants : mal de dos, scoliose (déformation de la colonne vertébrale), ralentissement de la croissance, courbatures, fatigue…)

D’ailleurs, un article paru en septembre 2014 dans Le Quotidien d’Oran indique que durant l’année scolaire 2012-2013, quelque 300 cas de scoliose ont été enregistrés chez des élèves âgés de 10 à 14 ans dans cette région du nord-ouest de l’Algérie.

Citées dans l’article, les Unités de santé scolaire de la direction de la santé et de la population mettent ces déformations essentiellement sur le compte du poids des cartables scolaires.

En plus de supporter le poids de ces charges, plusieurs enfants terminent l’année scolaire avec des effets manquants, dégradés ou détruits à force d’utilisation.

Pour résoudre cette équation, un jeune informaticien ivoirien, Thierry N’Douffou, 37 ans, a inventé Qelasy (1), la première tablette éducative d’Afrique, lancée officiellement en 2014 à Abidjan.

C’est un outil dont l’usage devrait permettre de réduire au strict minimum, voire annuler, le fardeau du cartable ; à travers la numérisation des manuels scolaires, qui représentent l’essentiel du poids du cartable.

“Qelasy a été conçue pour réconcilier l’école en Afrique avec les technologies. L’idée nous est venue de notre parcours professionnel où nous avons réalisé qu’il n’y a pas eu véritablement d’impact du numérique sur l’éducation, contrairement à d’autres domaines comme la santé et le divertissement. Cet outil vient améliorer et optimiser l’enseignement”, explique Thierry N’Douffou.

En effet, “cette tablette remplace le cartable des élèves, car elle contient tous les livres et permet aux élèves d’accéder à internet et à des bibliothèques. Il faut dire que Qelasy est née d’un déchirement de cœur, parce qu’en tant que parent, c’était pénible de voir nos enfants aller à l’école avec de gros sacs de 7 ou 8 kilogrammes,” poursuit l’intéressé.

“Alors, on s’est demandé pourquoi ne pas concevoir quelque chose qui va être non seulement moins lourd, mais qui va contenir en même temps des milliers de livres auxquels pourraient accéder ces enfants”, relate-t-il.

Restrictions

L’appareil qui est assemblé en Chine se décline en trois modèles : un pour les plus petits, un autre pour les collégiens et lycéens, et le dernier pour les étudiants.

Enveloppé d’une coque de silicone pour résister aux chocs, l’appareil de 8 pouces est étanche ; ce qui lui permettrait, selon son concepteur, de résister aux intempéries, à la poussière, mais également à la chaleur.

Il peut supporter des températures supérieures à 55 degrés, soit 10 degrés de plus en moyenne que les tablettes classiques.

Avec une mémoire de stockage de fichiers de 16 gigaoctets, Qelasy dispose d’une batterie ayant 8 heures d’autonomie.

Son fonctionnement est tel que l’enseignant a une sorte de “don d’ubiquité”, qui lui permet depuis son poste de voir tout ce qui se passe en temps réel sur la tablette de chaque élève.

“Donc à partir de ce moment, il peut voir qui fait quoi, et arrêter celui qui a l’intention de tricher”, fait observer l’inventeur de Qelasy.

L’on signale également que la tablette, dont la taille a été étudiée pour tenir entre de petites mains et des grandes, se caractérise surtout par sa facilité utilisation.

Le parent définit les usages possibles, notamment les heures auxquelles on peut l’utiliser, ainsi que des restrictions pour l’utilisation de l’internet.

Une fois ce paramétrage installé, on donne l’appareil à l’enfant qui peut y consulter un ensemble de livres déjà dématérialisés.

“Nous avons aussi la possibilité d’ajouter à ces livres des éléments multimédia, pour véritablement plonger l’enfant dans ce qu’il apprend, lui permettre d’être encore plus immergé dans le cours, d’être davantage engagé, d’être heureux d’apprendre”, relève Thierry N’Douffou.

En plus, “la tablette est faite de façon à ce que même un enfant qui démarre son cycle d’apprentissage puisse, juste avec un toucher de doigt, accéder à ses livres”, dit-il.

“Avec ses petits doigts, l’élève appuie sur un bouton qui lui montre sa bibliothèque, il pourra ensuite reconnaitre la couverture du livre qu’il va utiliser”, explique-t-il.

“Une belle expérience”

Ainsi, tout en sauvant les livres dématérialisés de l’usure du temps et des effets de la manipulation, ce cartable numérique qui ne pèse que quelque 480 grammes permet au secteur de l’éducation de s’adapter à l’évolution technologique du moment.

Selon ses promoteurs, cet appareil est déjà utilisé dans près de 200 écoles, notamment en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Niger et au Maroc.

L’une des écoles qui utilisent déjà cette tablette numérique est l’Institut Raggi Anne Marie (IRMA) de Grand Bassam à Abidjan. Et pour Patrice Dally, son directeur, Qelasyest une “belle expérience”.

“On gagne en temps dans les explications, puisque toutes les illustrations possibles d’un cours sont disponibles. Par exemple, un cours de géographie sur le relief nous permet de passer une vidéo sur des montagnes. Et ça crée beaucoup plus de motivation chez les enfants”, explique-t-il.

Révélant au passage que l’année dernière, une classe pilote de 3ème mise en place par l’école pour tester la tablette a réalisé 80% de taux de réussite au Brevet d’études du premier cycle (BEPC).

Cette appréciation est partagée par les élèves eux-mêmes. Aujourd’hui en classe de seconde littéraire, Caroline Soro M. qui utilise Qelasy depuis l’an dernier juge l’outil “très pratique”.

“Ça me permet d’aller au-delà des cours du professeur ; surtout dans une matière comme l’anglais. J’ai ainsi pu augmenter ma moyenne de 11 à 16”, confie-t-elle.

Quant à Richard Gahuidi, professeur d’histoire-géographie, il se réjouit de ce que la tablette prend en compte plusieurs aspects de l’enseignement d’une leçon.

“Avant d’échanger avec les enfants, dit-il, je passe des vidéos de quelques minutes sur des faits historiques. Si bien que les enfants comprennent plus vite la leçon qui suit. Et on gagne en temps”

Pour autant, les utilisateurs de la tablette estiment que certaines de ses caractéristiques gagneraient à être améliorées.

Rais Daly, chargé de la formation et du matériel informatique à IRMA, trouve par exemple son écran trop fragile pour un instrument pédagogique appelé à être manipulé par des enfants.

“Une fois qu’elle tombe avec une certaine force, son écran se brise et on est obligé de changer de tablette”, déplore-t-il, espérant que les prochaines versions seront plus solides.

Il pense en outre que l’enregistrement préalable dans la tablette de certaines ressources pédagogiques telles que des vidéos n’est pas efficace.

Autonomie de la batterie

“Ces éléments doivent être d’abord stockés sur le serveur de l’école, de sorte que l’enseignant puisse les récupérer et les envoyer aux élèves au moment opportun”, suggère-t-il.

De son côté, Caroline Soro M. trouve que la batterie de l’appareil n’a pas une autonomie suffisamment longue.

Israël Guebo Yoroba, enseignant des nouveaux médias à l’Institut des sciences et techniques de la communication (ISTC), attire pour sa part l’attention sur la question de la sécurité informatique au sujet de cette tablette.

“Comme le téléphone, la tablette a aussi ses revers. Il faut que son usage soit régulé et encadré, conformément à la loi sur la protection des données en Côte d’Ivoire”, conseille-t-il.

Et de préciser : “il s’agit de faire en sorte que les parents et les encadreurs soient totalement impliqués dans la gestion de cette tablette. Question de la crypter pour qu’on ne puisse pas y installer n’importe quelle application. Afin que les applications qui y sont installées soient uniquement à usage pédagogique. Il ne faut pas qu’on sorte de ce cadre-là, sinon, on risque de se perdre”.

Mais, par-dessus tout, le directeur de l’IRMA pense que Qelasy est un outil adapté à l’environnement scolaire et pédagogique et qui mérite d’être vulgarisé.

Le 29 mai 2015 justement, le ministre de l’Education nationale et de l’enseignement technique, Kandia Camara, a lancé la phase pilote d’un projet d’intégration de Qelasyà l’école primaire de Clouétcha BAD située dans le quartier d’Abobo à Abidjan.

Ce projet entre dans le cadre du programme “e-éducation” du gouvernement ivoirien, visant une intégration progressive des TIC dans les méthodes pédagogiques.

“Les enfants savent envoyer des SMS et surfer sur le net. Ce que nous voulons, c’est les former à être aussi instruits grâce aux TIC. Et nous sommes satisfaits de fournir des ordinateurs portables ou des tablettes aux enfants, dans un quartier déshérité, pour que ceux-là se familiarisent à l’apprentissage grâce aux TIC”, justifie Silué Nanzouan, directeur de la Pédagogie et de la formation continue du ministère de l’Education nationale et de l’enseignement technique.

Interactivité

Pour ce dernier, l’autre avantage de la tablette, “est l’apprentissage des matières comme la lecture, l’écriture et le calcul, qui posent beaucoup de problèmes aux élèves actuellement en Côte d’Ivoire, surtout au cours préparatoire”.

A son avis, l’utilisation de ce support pour la lecture est plus plaisante pour l’enfant avec l’ajout de l’animation et de l’interactivité qui lui permettent de savoir très vite s’il se trompe ou pas.

De la même manière, les enfants peuvent apprendre le calcul en jouant ; ce qui, selon Silué Nanzouan, va créer une motivation supplémentaire chez ceux-ci, puisque calculer devient désormais un jeu.

Pour cette phase pilote, l’école Clouétcha BAD d’Abobo a été dotée d’une classe numérique accueillant une cinquantaine d’élèves au cours moyen première année (CM1).

Chacun d’entre eux a reçu une tablette numérique et en attendant la fin des travaux d’installation des équipements techniques, on leur apprend à se familiariser avec ce cartable numérique.

“Pour l’instant, nous apprenons aux enfants à utiliser la tablette, c’est-à-dire à l’allumer, à l’éteindre, à parcourir aussi ses fonctionnalités”, confie Mathieu Dogbo, le directeur de l’école.

“Quand les équipements seront installés, poursuit-il, nous pourrons commencer l’enseignement à l’aide de ces appareils qui vont permettre à l’enfant d’avoir une ouverture sur le monde et de se préparer à affronter le secondaire et le supérieur”.

Les équipements en question comprennent entre autres un serveur qui contrôle tout le système, un tableau numérique qui reçoit des images d’un vidéoprojecteur et unvisualiseur qui permet à l’enseignant de partager des documents avec les élèves via les réseaux (Wi-Fi, bluetooth, fibre optique, câble) qui relient l’ensemble.

Ce dispositif tirant avantage de ce qu’en Afrique de l’ouest, “80% de la population a accès à l’Internet mobile. La 3G fonctionne dans les grandes villes et le Edge dans les petites municipalités et en campagne. Cette tablette peut donc être utilisée dans les écoles des villages”, souligne Thierry N’Douffou.

Une fois que tout sera au point, les élèves pourront pleinement tirer profit de cette nouvelle approche pédagogique qui réduira considérablement le volume de leçons à recopier.

Côté évaluations, l’on apprend qu’elles sont censées se faire à partir des tablettes ; mais que pour l’heure, les utilisateurs ont opté pour les deux formules.

C’est-à-dire que les devoirs se feront sur papiers, mais les exercices de cours se feront via les tablettes ; l’enseignant envoyant à partir de son appareil des exercices que l’élève traite…

En attendant, Israël Guebo Yoroba, le spécialiste des nouveaux médias, estime d’ores et déjà, qu’il était grand temps qu’on franchisse le pas vers le numérique dans les écoles ivoiriennes.

“Ce projet pilote est une très bonne chose. De toutes les façons le système éducatif est condamné à rencontrer le numérique. Ça permettra aux enfants de se familiariser dès le bas âge avec le numérique”, soutient-il.

Coût jugé hors de portée

Selon Silué Nanzouan, en cas de satisfaction au terme de cette phase pilote, le gouvernement prévoit d’équiper, à long terme, l’ensemble des établissements du pays de cet outil, tant au primaire qu’au secondaire.

“Nous sommes en train de travailler. Et les prochains manuels qui seront produits auront une version numérique. De sorte que progressivement, nous allions vers des outils numériques. Le cartable va être allégé de plus en plus. Mais nous le ferons avec le temps”, laisse-t-il entrevoir.

L’on apprend ainsi qu’après Abobo, des écoles des départements d’Akoupé (sud), Adzopé (sud), Adiaké (sud-est) vont à leur tour accueillir des classes numériques.

“C’est l’ensemble des résultats de ces expériences que nous allons analyser”, annonce Silué Nanzouan.

Reste que le prix de cet équipement s’élève à 180 000 FCFA (près de 328 dollars) l’unité sur le marché local ; un coût jugé hors de portée pour l’Ivoirien moyen.

“Si nous voulons donner toutes les chances possibles à nos enfants quand ils finiront leur cycle scolaire, il est bon d’investir dans l’éducation de qualité. Si nous pensons que la santé des enfants est une priorité, et que nous voulons leur éviter des maladiesde dos, de poitrine du fait du lourd poids du cartable, je pense qu’on ne devrait pas hésiter à investir”, réagit Thierry N’Douffou pour qui “l’éducation de qualité n’a pas de prix”.

Et l’intéressé de proposer une approche de solution : “les parents des élèves des écoles privées paient eux-mêmes le matériel, mais quand les tablettes sont utilisées dans les établissements publics, l’Etat pourra les subventionner.”

En attendant l’option qui sera finalement retenue au terme de la phase pilote, l’usage du Qelasy promet de donner un coup d’accélérateur au projet “m-learning” (mobile learning – apprentissage mobile) que veut déployer le gouvernement ivoirien pour introduire les téléphones portables dans le processus d’apprentissage des élèves et de formation continue des enseignants.

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(1) Le nom Qelasy est une déformation phonologique du mot “classe”, tel que prononcé en dialecte Baoulé (Centre de la Côte d’Ivoire).
Cet article a été produit par SciDev.net en collaboration avec l’Agence ivoirienne de presse (AIP), grâce à l’appui du Wellcome Trust.

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