
Le Professeur Konan Roger Langui, maître de conférences à l’Université Félix Houphouët-Boigny (UFHB) de Cocody répond à Doumbia Major qui demande la démission de Albert Toikeusse Mabri. Il lui donne une leçon de maître et renvoie la « nouvelle recrue » à ses cours. A lire.
Lors d’une adresse au ministre Albert Mabri Toikeusse de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, Monsieur Doumbia Major, semble-t-il nouvelle recrue de l’université Félix Houphouët-Boigny, a cru devoir fonder son réquisitoire de demande de démission sur le fait que ledit ministre n’ait pas obtenu des enseignants-chercheurs de Côte d’Ivoire, à qui il reverserait des primes de recherche, des résultats.
En d’autres termes, il aurait souhaité que le ministre imposât aux chercheurs en général et à ceux des sciences de la santé en particulier, quelque chose qui s’apparenterait à une réquisition, à une demande de compte. Le dire n’est peut-être pas un crime en soi ! Mais, comment peut-il renseigner davantage les Ivoiriens sur les causes profondes de ce qu’il présente comme une faillite, quand son analyse reste suspensive et ne révèle pas avec exactitude, qui du ministre, des enseignants-chercheurs ou du régime (RHDP) pour lequel il se pourfend, a effectivement failli ! Voici le premier sens de mon indignation.
Ensuite, de deux choses, l’une : si le ministre est en faute et qu’il ne démissionne pas, pourquoi ne pas le dégommer, en vos qualités de distributeurs de tabourets ? Voilà le second ! Alors à moins que ce soit le peuple qui soit naïf à ce point, nous pensons que tromper devrait exiger un minimum d’effort d’intelligence ! Il en découle que si nous pouvons envisager directement ou non, la version du ministre comme celle du régime (d’où le temps mis pour cette réaction), celle des enseignants-chercheurs reste requise !
En initiant ce droit de réponse, en tant qu’enseignant-chercheur avec plus de 15 ans de service, il ne s’agit pas de rompre les amarres de la franchise universitaire pour nous poser face à quelqu’un qui fait son entrée dans le métier et qui plus est, est en attente de son premier salaire de fonction. Il aurait dû à son propre profit, se renseigner sur les luttes internes qui ont été le lot des syndicats universitaires jusqu’ici.
En tant que syndicaliste donc et directeur de publication de revue scientifique, il est évident qu’à quelques exceptions près, nous puissions contribuer modestement à enrichir ce débat en nous proposant de relever les incommodités, les manipulations et tout le sophisme exacerbant qui l’entachent visiblement. S’il est toutefois à considérer que la dimension politique de cette passe d’arme entre alliés politiques en divergence de vue aujourd’hui, aurait pu nous exempter de réaction, la distribution des enjeux montre qu’au-delà des protagonistes, l’enseignant-chercheur est présenté passivement comme la passoire d’un débat politique malsain et irresponsable. Bien sûr, quand le sérieux se le dispute ainsi à la caricature et que la mauvaise foi et l’imprudence veulent à elles seules, réinventer la réalité quotidienne des chercheurs ivoiriens, il est impérieux de travailler à restituer le contexte. C’est pourquoi nous prenons modestement la parole.
Sans dédouaner le ministre outre mesure, lequel vient du reste d’octroyer des primes d’environ 400.000 Fcfa à ses collaborateurs et à certains employés des universités, laissant encore à leur triste sort, les revendications des enseignants-chercheurs dont certains points datent de plus de 10 ans, et sans nous défaire de la responsabilité citoyenne du chercheur d’autre part, nous pensons que les amalgames déchoient la vision, et sans doute, la bonne foi de notre très cher Doumbia !
On le voit, la question est importante d’autant plus que des Enseignants-Chercheurs sont radiés pour certains, privés de salaires pour d’autres, de même que des responsables syndicaux étaient récemment emprisonnés pour avoir protesté justement contre les dysfonctionnements du système universitaire et de la recherche. Ce qui n’a semble-t-il, jamais marquer le sieur Doumbia. Or, quand dans un pays comme le nôtre, la recherche est ainsi en péril constant alors que le budget présidentiel reste des plus choquants ; quand dans un pays sans un budget garanti pour la recherche, le gouvernement est aussi pléthorique avec des institutions et des fonctions dont l’utilité reste à prouver comme le Sénat et la Vice-présidence, le débat doit être ouvert.
Tenant compte de ce contexte, Monsieur Doumbia sait-il que le Burkina, le Sénégal, le Niger, le Gabon entre autres, payaient entre 1.500.000 F/trimestre et 3.000.000 Fcfa/trimestre leurs Chercheurs depuis des années pendant que la Côte d’Ivoire n’offrait que 75.000 fcfa /semestre jusqu’en 2006 ? Aujourd’hui, c’est bien moins de 500.000 Fcfa/trimestre (rangs B) et moins de 750.000 Fcfa /trimestre (rangs A) acquis sous Gbagbo et Banny. Aujourd’hui, toutes les renégociations sont gelées par l’opposition du gouvernement. Et pourtant, ces sommes dérisoires ne peuvent acquérir un ordinateur digne de ce nom.
Avant donc toute invective sur la question en Côte d’Ivoire, il serait bon de clarifier le contexte ! Par ailleurs, au sein de la même administration publique, sans intention de livrer quelque corporation que ce soit, sinon de citer à titre comparatif pour montrer l’ampleur de la question, observons que des primes aux motifs divers, allant de 1.200.000 Fcfa à 5.000.000 Fcfa/trimestre sont octroyées aux Impôts, au trésor ou aux douanes. Certains inspecteurs financiers de niveau licence oscillent même entre 5.000.000 et 18.000.000 Fcfa/trimestre, dans des secteurs où malgré tout, la corruption n’a jamais été endiguée ! En l’espèce donc, n’est-ce pas une faillite de penser que celui qui doit collecter les fonds publics mérite plus de prime que celui à qui il incombe de garantir par la recherche, l’espérance du bien-être existentielle ? C’est toute la contradiction à l’ivoirienne. Donc Monsieur Doumbia aurait pu s’adresser à ces secteurs pour envisager sa riposte au Coronavirus ! Sinon, quelle recherche fait-on avec 500.000 F Cfa, pour lui qui ose affirmer ceci :
« Sincèrement je pense que le ministre de la Recherche scientifique doit démissionner. Tu payes des primes de recherche à des chercheurs, nous voilà face à un ennemi bactériologique qui est à la base d’une crise sanitaire aux répercussions sociales et économiques. A ce jour tu es incapable de réunir les chercheurs et ingénieurs, pour leur demander de produire des aspirateurs, pour les hôpitaux, et on est obligé d’attendre que des chinois nous en vendent. (…) À ce jour tu es incapable de réunir les chercheurs et ingénieurs, pour leur demander de produire des respirateurs, pour les hôpitaux, et on est obligé d’attendre que des chinois nous en vendent. »
Il est vrai, notre but n’est nullement de présenter l’individu comme un expert en maniement d’épée, quand Frat-Mat nous le présente comme un spécialiste en science du langage, plus précisément en textométrie et en analyse de discours automatisé. Aucune étude, ni publication fondamentale ne le prouve sauf un bien curieux essai politique et une thèse… Mais acceptons l’information et laissons les détails à ceux qui l’ont recruté. Ils ont eu le temps d’y réfléchir largement. Au risque de l’offenser donc pour ma part, j’estime qu’il est bon à savoir néanmoins que Monsieur Doumbia se présente lui-même comme un responsable de parti politique et qu’il fut même annoncé à ce titre, candidat à l’élection présentielle en 2015. Il a aussi prôné récemment face au saccage malheureux d’un supposé centre de dépistage mal ficelé à Yopougon, que les manifestants soient fusillés !
La question est, si l’on devait abattre de façon aussi péremptoire tous les fautifs, aurait-il survécu à ses propres inconduites des années estudiantines ? Il est donc impérieux de lui apprendre que là où il y a les faits, il peut y avoir parfois, la psychologie des faits sans lesquelles, l’on manquerait d’objectivité !Mais si je m’en tiens à la forme argumentative de son raisonnement, on aura aisément déjà compris la corruption de ce discours qu’il conviendrait de ranger même directement dans le lot des « logiques passionnelles » ou dans la « rhétorique passionnelle » de Gori. Cela consiste à obtenir la conclusion d’un postulat avant d’en avoir objectivement fixé les prémisses. (Affirmation -Conclusion = « le ministre doit démissionner »/ Justification de la conclusion = « Tu payes des primes à des chercheurs… ». Mais passons.
Devant l’imposture du débat donc, il serait bon de commencer par définir la recherche comme une somme de « protocoles stricts et de structures établies de longue date » dont les résultats s’affichent comme pouvant servir directement ou non à l’avancée de la société. En d’autres termes, c’est le résultat d’un long et processuel investissement humain, structurel et infrastructurel. Car ce n’est pas dans le feu de l’action qu’il faut exiger des réactions quand on n’a pas investi en amont. Aussi, quand les initiatives ici où là sont aussi prosaïques, gels par ci, respirateur ou molécule par-là, alors même que les malades guérissent à compte-goutte, cela démontre que toutes les dispositions dont nous parlions n’existaient pas et que c’est là déjà qu’il faut commencer le débat. C’est pourquoi, tenir le ministre pour seul responsable de cette situation, est intellectuellement mais aussi moralement irrecevable autant qu’il s’agit d’un avis condescendant sur la problématique de la recherche. Monsieur Doumbia sait-il dans quel état se trouvent le Cnra, l’Inphb, l’institut de statistique, le Cires et nos laboratoires de recherche dans les universités ou même ce qu’il est advenu du Lycée scientifique de Yamoussoukro pour oser dire encore -et je cite :
« La formule du gel hydroalcoolique qui est fait d’alcool, eau distillée et glycérine est connue, mais à ce jour, tu es incapable de réunir des étudiants de 2 ème année de biochimie, pour leur permettre de rendre disponible et gratuit ce gel pour la population. » ; et il poursuit: « En deuxième année de bioscience tous les étudiants connaissent la saponification et la fabrication d’eau de Javel, mais nous voici dans une crise sanitaire et rien n’est fait par nos étudiants pour sauver leurs camarades, parce que les budgets de la recherche servent à autre chose. Les sociologues et psychologues devraient être mobilisés, pour réfléchir sur les changements d’attitude au niveau de la population et la communication adaptée. »
Monsieur Doumbia sait-il que 5000 étudiants ont été renvoyés pour défaut d’inscription et chaque année, environ 200 autres en année de recherche du master au doctorat, sont exclus à cause d’un quota à l’encadrement à l’université Félix Houphouët-Boigny ? Voici la meilleure description d’une faillite.
Au fond, Monsieur Doumbia ne croyait pas si bien faire qu’expecter de l’émotion à des visées quasi-politiciennes ! Sinon, le lien tolérable entre la politique et la recherche, c’est la vision, la facilitation du cadre de travail, la motivation et l’instauration de la recherche comme une source de fierté nationale. Pour cela, il eût fallu que le RDR ait un projet de société, et à mon avis, il n’en a jamais eu ! Alors, on œuvre à détourner l’attention pendant qu’à sautes d’humeur des présidents d’université, honorant leurs charges aux dates de leur choix, déconstruisant tous les paramètres du système universitaire et de la recherche, font du chercheur ivoirien, un bolchévisé, un muselé, un rabaissé-pour-gouverner.
Konan Roger Langui
Maître de Conférences à l’UFHB
Secrétaire Général de l’Unaref
Directeur de publication de la « Revue Le Didiga ».


