À Belgrade ce samedi 15 mars, un grand rassemblement, inédit par son ampleur depuis les années 1990, devrait voir converger des centaines de milliers de personnes venues des quatre coins du pays. Ce mouvement de contestation contre la corruption et pour un État de droit, initié par les étudiants il y a quatre mois, est loin de s’essouffler et semble faire trembler le président Vucic au pouvoir depuis 13 ans, pour la première fois.
Dans la capitale serbe, la tension est à son comble. Vers 4h du matin (heure locale) ce vendredi, des colonnes de tracteurs réquisitionnés par le régime sont entrés dans Belgrade. Plus d’une centaine de ces véhicules sans plaques d’immatriculation ont été garés tout autour du Palais présidentiel, rapporte notre envoyée spéciale à Belgrade, Jelena Tomic. Ces tracteurs, garés en double file autour de tranchées de travaux en cours, donnent l’impression d’une fortification improvisée.
En face du Palais, un parc est déjà occupé depuis plusieurs jours par des individus se présentant comme des étudiants qui s’opposent au blocage des universités. Ces barricades sont là pour envoyer le message que le régime ne cèdera pas. Entre temps, les provinciaux ont appris ce vendredi matin que toutes les lignes de trains et de bus ont été interrompues jusqu’à nouvel ordre, le pouvoir prétextant une alerte à la bombe. Les employés de l’aéroport Nikola Tesla ont également entamé une grève de 24h. Beaucoup soupçonnent le régime de vouloir ainsi empêcher la diaspora de se joindre à la grande mobilisation.
Sur les réseaux sociaux, on voit des photos de tas de pavés, de sacs de pierres dans le centre-ville de Belgrade. Le président Vucic brandit la menace de la violence, ajoute Laurent Rouy, correspondant à Belgrade de RFI. Les Belgradois redoutent des provocations du régime. Le moindre incident donnerait un prétexte à une police de plus en plus visible en ville, de disperser violemment les manifestants.
Hier toujours, une cinquantaine de militants pro-pouvoir ont été transportés en autobus jusqu’au bâtiment de la principale télévision d’opposition, dont ils ont tenté de bloquer l’accès. Mais les habitants du quartier se sont rapidement mobilisés en plus grand nombre et ont chassé les fauteurs de trouble. Depuis le début du mouvement anticorruption en novembre, environ 70 incidents violents ont eu lieu, toujours contre les étudiants, qui ont toujours réussi à rester pacifiques.
Depuis des mois, le pouvoir ne cesse de relayer des campagnes de désinformation visant à discréditer le mouvement. Les étudiants sont dépeints comme des « bolchéviques » ou des « nazis » et leur mouvement qualifié de « révolution de couleur » visant à briser l’ordre constitutionnel et à provoquer le chaos. On assiste à un véritable bras de fer entre, d’un côté, les étudiants et une majorité de la société civile qui les soutient, et de l’autre, un régime à bout de souffle, avec un président, Aleksandar Vucic, qui multiplie les provocations et menaces.
À l’origine de la colère : l’effondrement en novembre d’un auvent de la gare de Novi Sad récemment rénové pour la somme astronomique de 16 millions d’euros, soit quatre fois le coût initial, qui avait fait 15 morts. Cette catastrophe a provoqué une onde de choc révélant l’incurie, la corruption et les défaillances des institutions.
En quête de justice, les étudiants, fers de lance du mouvement non-partisan, sont très bien organisés. Chaque décision se fait dans des plenums, qui sont en quelque sorte des assemblées générales prônant la démocratie directe. Ils ont commencé par bloquer leurs universités, puis des routes, avant d’entamer de longues marches de plusieurs centaines de kilomètres à travers tout le pays. Ce vent de révolte a connu un succès spectaculaire, réveillant toute une nation jusqu’aux villages les plus reculés. L’énergie et la détermination de ces jeunes, accueillis comme des héros et des libérateurs, a eu pour effet de briser la peur. Et une majorité de la population veut désormais croire au changement.
Il est très difficile de présager des conséquences politiques à ce stade. Les rumeurs fusent sur le degré de soutien dont bénéficie encore le président et ses alliés. Une chose est sûre, ce pouvoir est très affaibli et il va avoir beaucoup de mal à étouffer cette révolte.



