Aux États-Unis, l’heure du premier bilan a sonné pour Donald Trump, à l’approche de ses 100 jours à la Maison Blanche. Expulsions massives de migrants, lutte contre le trafic de drogue, fin du droit d’asile, militarisation de la frontière, guerre commerciale : rarement un président aura imposé autant de bouleversements en si peu de temps. De part et d’autre de la frontière mexicaine, récit d’une adaptation imposée « à marche forcée ».
La frontière mexicaine a toujours été l’obsession de Donald Trump. Son premier mandat et la campagne victorieuse qui l’avait conduit à la Maison Blanche une première fois avaient largement reposé sur la construction d’un mur le long des 3 000 kilomètres de frontière entre les deux pays. Au Texas, les autorités ont fait du zèle et ce mur s’est même vu coiffé de barbelés tranchants comme des rasoirs ayant fait l’objet d’une bataille judiciaire entre l’administration Biden et le très conservateur gouverneur texan Greg Abbott. Fin 2024, une cour d’appel fédéral a tranché en faveur du Texas, autorisé à conserver ses barbelés.
Depuis son retour à la Maison Blanche, Donald Trump a franchi un pas supplémentaire en militarisant la frontière. La garde nationale a été déployée, autorisée désormais à contrôler et à appréhender les migrants illégaux en appui direct à la police aux frontières. Dans les rues et les hôtels d’El Paso, il n’est pas rare à présent de croiser des hommes en uniformes déployés en nombre. Juste en face, de l’autre côté du fleuve Rio Grande se trouve Ciudad Juarez, au Mexique. Les villes sont reliées par le pont Americas qu’empruntent chaque des milliers de personnes, à pied ou en voiture. La frontière est surveillée des deux côtés, le gouvernement mexicain aussi a déployé sa garde nationale dans l’espoir d’apaiser Donald Trump. Une politique qui porte ses fruits : d’après les chiffres officiels, il y avait 1 500 arrestations de migrants illégaux par jours en 2024, il y a moins d’une cinquantaine désormais. « La frontière est devenue presque hermétique. Bien sûr, des migrants parviennent toujours à traverser d’une manière ou d’une autre, mais beaucoup moins que dans le passé », confirme Jaime Torres, journaliste mexicain spécialiste de cette zone frontière.
Pour les demandeurs d’asile, la fin du rêve américain
Une situation qui ne tient pas qu’à la militarisation de la frontière. Au printemps dernier, quand il était encore candidat à sa réélection, Joe Biden avait déjà éliminé la possibilité pour les candidats de demander l’asile directement depuis le sol américain, mais il leur était encore possible de demander un rendez-vous via un formulaire. Donald Trump a mis fin purement et simplement à cette dernière possibilité. Dans un centre d’accueil pour migrants géré par la communauté catholique de Ciudad Juarez, nous rencontrons une famille vénézuélienne prise au dépourvu. Après un long et difficile périple, ce couple et ses deux filles avaient fini par arriver à Tapachula à la pointe sud du Mexique. « On nous a amenés gratuitement ici en bus parce que nous avions un rendez-vous avec les services de l’immigration des États-Unis », confie la mère de famille. Ironie cruelle du sort, le rendez-vous est fixé au 21 janvier, date de la prise de fonction de Donald Trump. Il ne sera jamais honoré. « Étant donné la situation, je vais demander à être rapatriée. Je voulais offrir une vie meilleure à mes filles aux États-Unis, mais avec Donald Trump, je n’ai plus envie. »
Les images de migrants vénézuéliens présentés par l’administration Trump comme des membres de gangs, envoyés sans procès ni recours possible dans les méga prisons du Salvador, humiliés, agenouillés et rasés de force devant les caméras, ont aussi marqué les esprits. Beaucoup ont renoncé à leur rêve américain. « Nous accueillons beaucoup moins de gens qu’avant », confirme Yvonne Lopez de Lara, la coordinatrice de la Maison des migrants. Les centres ouverts par le gouvernement mexicain, sous la pression de Washington à la fois pour retenir les migrants tentés par la traversée et pour accueillir ceux que Donald Trump a promis d’expulser, sont aussi largement vides. À Ciudad Juarez, El Punto, le plus important de la frontière, accueille à peine 50 personnes sur une capacité de plus de 2 500 places.
Les expulsions massives encore en préparation ?
Donald Trump est loin de l’objectif affiché d’un million d’expulsions. Un calme trompeur. « L’administration Trump fonctionne par étapes », estime Fernando Garcia, directeur de l’ONG Border Network for Human Network. « D’abord, il y a eu l’expulsion de ce qu’elle appelle ‘les criminels’. Des réfugiés qui ont eu affaire à la justice, pour des faits aussi mineurs soient-ils, voient leurs visas annulés et se font expulser. Il y a ce qui se passe avec les Vénézuéliens dont le statut de protection a été révoqué. Mais ce n’est pas encore une expulsion massive. Mais ça va venir, surtout maintenant que l’administration Trump a récolté l’argent et les infrastructures dont elle a besoin pour mener des raids. Il va donc falloir nous préparer à protéger nos communautés. »
La situation bouleverse aussi toute l’économie locale. De nombreuses entreprises au Texas profitent depuis toujours de la main d’œuvre bon marché venue du Mexique, particulièrement dans la construction, l’agriculture ou les services. Tout ne s’est pas arrêté d’un coup. Beaucoup de Mexicains ont un permis temporaire qui leur permet encore de venir travailler aux États-Unis. Nous avons aussi rencontré un jeune Mexicain qui nous a expliqué traverser toutes les semaines avec un visa touriste pour travailler illégalement à El Paso sans jamais être inquiété. Pour les entreprises mexicaines, le choc a été plus rude. L’économie locale repose en grande partie sur les « maquiladoras », des usines d’assemblages de produits destinés au marché américain. « Ici, on fabrique du matériel électronique, des pièces détachées pour les hélicoptères, les avions, pour le secteur automobile… », explique Jaime Torres. « Malheureusement, beaucoup de ces usines ont déjà quitté Ciudad Juarez, d’autres ont licencié une partie de leur personnel ou continuent de produire mais au ralenti. »
Une reconfiguration à marche forcée
Les règles ont changé plusieurs fois depuis le retour de Donald Trump. À l’heure actuelle, les produits couverts par l’accord de libre-échange signé entre les États-Unis, le Mexique et le Canada en 2020 restent exemptés de tarifs douaniers. Pour les autres, soit la moitié des importations venue du Mexique aux États-Unis, une surtaxe de 25 % s’applique. « Cela a grandement perturbé toute l’activité commerciale et industrielle de la région, nous sommes entrés dans une phase de reconfiguration à marche forcée », confie depuis son bureau au sein de la Chambre de commerce et d’industrie de Ciuda Juarez Marcelo Vasquez Tovar, délégué régional de l’association des importateurs et des exportateurs du Mexique. S’il reconnaît que la situation est critique, il y voit aussi une source d’opportunités. « Le monde entier est forcé de s’adapter. Des entreprises américaines qui avaient installé des usines ou des chaînes de production en Chine cherchent désormais des partenaires pour les installer ici au Mexique. En ce moment, la situation est très incertaine, mais nous y verrons plus clair dans quelques mois. »



