La cérémonie de remise du trophée de la 13e édition du Prix Tchicaya U Tam’si à la poétesse ivoirienne Tanella Boni, le 9 octobre, au Centre Hassan II des rencontres internationales, dans la cité balnéaire marocaine d’Assilah, a été ponctuée de discours élogieux de reconnaissance et d’hommage.
Sobrement vêtue comme à son habitude, avec son foulard et son sourire caractéristiques, Tanella Boni avance avec assurance vers l’estrade. Ses pas sont cadencés par des ovations nourries de l’assistance. Le regard profond, ses yeux scintillent de fierté. Un jury d’intellectuels et non des moindres vient de l’inviter à le rejoindre. Il s’apprête à lui remettre un prestigieux trophée. L’ambiance feutrée en rajoute au caractère solennel de l’événement.
L’écrivaine ivoirienne de 71 ans est, en effet, la lauréate, cette année, du prestigieux Prix Tchicaya U Tam’si de la poésie africaine qui en est à la 13e édition. La cérémonie s’est déroulée, le 9 octobre, dans l’une des principales salles du Centre Hassan II des rencontres internationales, dans la ville culturelle balnéaire d’Assilah, sur la côte atlantique du Maroc.
Elle constituait l’un des temps forts de la 46e édition du Moussem (fête annuelle) culturel international d’Assilah qui se tient depuis le 26 septembre et qui s’achèvera le 12 octobre. C’est une initiative de la Fondation du forum d’Assilah dirigée par Hatim Betioui. C’est d’ailleurs lui qui a ouvert le bal des éloges à l’endroit de Tanella Boni.
« Le choix de Tanella s’impose naturellement. Elle est l’une des figures majeures de la littérature africaine contemporaine et une voix féminine d’une grande singularité. Cette distinction vient saluer la singularité de son parcours artistique et la finesse de sa sensibilité poétique dans l’espace de la poésie africaine francophone, ainsi que la beauté et la richesse esthétique qui distinguent l’ensemble de son œuvre poétique », a-t-il affirmé.
Le couronnement d’un travail engagé
Poétesse, mais également romancière, essayiste, nouvelliste et philosophe, Tanella Boni apporte à l’art poétique qu’elle exerce depuis une soixantaine d’années, la rigueur et la profondeur de la pensée. Son écriture, épurée et dense, conjugue exigence esthétique et engagement social.
Si son travail intellectuel a maintes fois été primé – elle a notamment eu le Prix Ahmadou Kourouma –, le Prix Tchicaya, par contre, revêt un caractère particulier. Non seulement il lui reconnait pour la première fois son « immense contribution à la poésie africaine », mais il se présente comme le couronnement d’une longue et riche carrière littéraire, comme l’a souligné délicatement la directrice du livre au ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication du Royaume du Maroc, Ghizlaine Drouss.
« En vous remettant le Prix Tchicaya U Tam’si, nous saluons non seulement votre talent exceptionnel et votre œuvre poétique immense, mais aussi votre intégrité, votre générosité et votre engagement inébranlable au service de la justice et de la liberté. Vous êtes la digne héritière de feu Tchicaya U Tam’si, mais aussi celle qui trace la voie pour les générations à venir de poètes africains », s’est-elle félicitée. Et d’ajouter : « en cette époque où les valeurs d’humanisme sont si souvent mises à l’épreuve, le courage et la constance de Tanella Boni nous rappellent que la poésie demeure l’une des formes les plus puissantes de résistance pacifique ».
Le commentaire du président du jury, le poète sénégalais Amadou Lamine Sall, fondateur de la Maison africaine de la poésie internationale, est tout aussi éloquent. « Tanella Boni est une grande figure de la poésie africaine. Son nom se confond avec l’excellence. Ce n’est pas un hasard si nous l’avons choisie », a-t-il dit.
Et un autre membre du jury, Prof Abou M’Bow, d’en rajouter une couche : « c’est une poétesse immense qui réunit ce qui est dispersé chez les autres : esthétique, vaste étendue de la pensée, engagement social (…) C’est un triomphe mérité pour elle ».
Concluant la phase des discours, Tanella Boni a dit être profondément émue et reconnaissante : « C’est un jour spécial pour moi. J’ai reçu pas mal de prix dans ma carrière, et celui-ci est le couronnement. Je suis d’autant plus heureuse de le recevoir ici au Maroc, ce pays frère de la Côte d’Ivoire. Vous avez su reconnaître en mes mots chancelants mais résistants cette part d’humanité qui accompagne mes pas depuis toujours ».
Née à Abidjan, en 1954, Tanella Boni découvre la poésie à 12 ans, dans ses années collège. Malgré des incursions dans le roman, l’essai, la nouvelle et la philosophie, son talent poétique précoce n’a pas tari. Elle s’est imposée sur la scène de la poésie africaine grâce à une production féconde, constante et son goût prononcé pour la profondeur.
Elle est l’auteure d’une trentaine d’œuvres dont les plus célèbres sont « Insoutenable frontière », « Les baigneurs du lac rose », « Habiter selon Tanella Boni » et « Matins de couvre-feu ».
Figure majeure de la littérature africaine contemporaine et voix féminine emblématique, Tanella Boni explore des thèmes tels que l’identité, la condition des femmes, les mutations des sociétés africaines et l’environnement. Elle rappelle que la poésie n’est pas un luxe, mais une nécessité vitale et un espace de liberté où se forge la dignité humaine.
Son engagement pour la cause des femmes africaines et des sans voix n’est pas un simple ajout à son œuvre littéraire, il en est le cœur battant. Initiatrice de plusieurs événements de promotion de la poésie, surtout auprès de la jeunesse, Tanella Boni est membre associée de l’Académie du Royaume du Maroc.
Professeure titulaire de philosophie qu’elle enseigne à l’Université Félix Houphouët-Boigny de Cocody depuis 1980, elle fut aussi présidente de l’Association des écrivains de Côte d’Ivoire (Aeci) de 1991 à 1997. Elle a contribué à de nombreux projets littéraires et culturels d’envergure, notamment le Festival international de poésie d’Abidjan et, depuis 2021, le Festival Poéticales.
C’est en 1989, lors de la 11e édition du Moussem d’Assilah, que le Prix Tchikaya U Tam’si a été institué. Il est décerné tous les trois ans à un poète africain de renom. Il porte le nom du poète et dramaturge congolais, Tchicaya U Tam’si, décédé en 1988, à 57 ans, qui participait régulièrement aux Moussems d’Assilah depuis 1981.
Constituant l’une des initiatives de promotion de la poésie les plus médiatisées sur le continent et dans le monde, ce prix est une manière pour le Forum d’Assilah Tchicaya de lui rendre hommage. Au fil des éditions, plusieurs parcours poétiques marquants ont été célébrés.
Des figures de la littérature africaine ayant enrichi la poésie africaine et dont l’œuvre illustre l’excellence ont également été distinguées. Notamment Édouard Maunick, René Depestre, Mazisi Kunene, Ahmad Abdel Muti Hijazi, Jean-Baptiste Tati Loutard, Vera Duarte, Abdelkarim Tabbal, Niyi Osundare, Fama Diagne Sène, El Mahdi Akhrif, Josy Gybos, Josué Guébo et Amadou Lamine Sall. Tanella Boni est la 2e auteure ivoirienne à recevoir cette prestigieuse distinction, après Josué Guébo, lauréat en 2014.



