
En 2018, alors qu’il siégeait encore au gouvernement, Issa Tchiroma Bakary affichait une position sans équivoque sur le processus électoral. Le 8 octobre de cette année, sur son compte Twitter, il écrivait : « On ne peut pas vouloir gouverner le Cameroun et se garder de respecter les règles et lois ». Un message qui prend aujourd’hui une résonance particulière au lendemain de la présidentielle du 12 octobre 2025 quand l’ancien ministre s’autoproclame vainqueur face à Paul Biya.
Issa Tchiroma Bakary, opposant à Paul Biya, a revendiqué une « victoire écrasante » à la présidentielle, défiant les menaces d’arrestation pour proclamation anticipée des résultats. Replié dans sa villa de Garoua, son fief, il est protégé par des jeunes partisans armés de gourdins, prêts à en découdre avec les forces de l’ordre qui, pour l’instant, se sont abstenu d’intervenir. L’ancien ministre, devenu candidat surprise, laisse planer la possibilité d’un appel à la mobilisation de la rue, engageant un bras de fer avec le pouvoir en place dans l’attente des résultats officiels de la Cour constitutionnelle.
Malgré les avertissements du gouvernement, l’ancien ministre de la Communication s’est autoproclamé vainqueur et a demandé au président sortant de reconnaître sa défaite. Cette stratégie n’est pas nouvelle au Cameroun : John Fru Ndi en 1992 et Maurice Kamto en 2018 avaient déjà tenté le même coup de force. Comme eux, Tchiroma semble vouloir bousculer un système électoral verrouillé, ravivant les tensions politiques dans un pays où le suspense reste limité.
Le gardien des institutions devenu contestataire
À l’époque membre du gouvernement de Paul Biya, Tchiroma Bakary appelait « le peuple camerounais dont nous sommes tous convaincus de la grande maturité à atteindre sereinement la proclamation des résultats par le Conseil constitutionnel ». Il ajoutait : « Respecter les lois et les institutions de notre pays, c’est aussi montrer la considération pour la nation dont nous sommes des filles et les fils ». Ces déclarations contrastent avec sa position actuelle d’opposant. L’ancien ministre, qui avait alors rassuré les Camerounais en affirmant que « les mesures idoines sont prises par le gouvernement pour prévenir toute tentative de déstabilisation de notre nation », se trouve désormais dans le camp de ceux qui questionnent le processus électoral.
Le délai camerounais, un cas unique en Afrique
Le Cameroun se distingue par la longueur exceptionnelle de sa période de proclamation des résultats présidentiels. Avec quinze jours impartis pour l’annonce officielle, le pays détient le record continental en la matière. Cette durée contraste avec les délais en vigueur chez les voisins africains. Au Ghana, les résultats sont proclamés le jour même du scrutin ou dans les vingt-quatre heures. Le Kenya, le Nigeria et l’Afrique du Sud disposent d’une semaine maximum. Au Sénégal et à Maurice, trois jours suffisent. La Côte d’Ivoire et le Mali se situent dans la moyenne avec sept jours.
Le cas camerounais interroge d’autant plus que le Conseil constitutionnel, instance validant les résultats, compte selon l’opposante Kah Walla dix membres sur onze affiliés au RDPC, le parti au pouvoir.
Du rail à la politique : L’itinéraire d’un technocrate
Issa Tchiroma Bakary incarne cette figure d’ancien collaborateur du régime devenu critique. Né en 1946 à Garoua, ce fils de la communauté peule a suivi un parcours classique de technocrate. Après des études primaires au Cameroun, il intègre le Centre d’apprentissage de la Régie nationale des chemins de fer à Douala. Le baccalauréat obtenu en France en 1970 ouvre la voie à des études d’ingénieur. Diplômé, il revient au pays où il mène une carrière dans les chemins de fer avant de se lancer en politique. Son passage au gouvernement comme ministre de l’Emploi et de la Formation professionnelle lui donne une connaissance intime des rouages de l’État. Aujourd’hui, son positionnement critique en fait une voix singulière dans le paysage politique camerounais. Son expérience gouvernementale lui permet d’argumenter sur le terrain institutionnel qu’il connaît bien, tandis que son statut d’opposant lui donne une liberté de ton nouveau. Le contraste entre ses déclarations d’hier et ses positions d’aujourd’hui illustre l
Les heures tendues d’Issa Tchiroma Bakary à Garoua
Dans la chaleur étouffante de Garoua, Issa Tchiroma Bakary a vécu un week-end électoral pour le moins mouvementé. L’ancien ministre, candidat à la présidentielle, a clos sa campagne dans sa résidence du quartier Marouaré, transformée en véritable forteresse sous les regards inquiets de ses partisans. Dès son retour à Garoua, le leader du Front pour le salut national du Cameroun (FSNC) s’est retrouvé sous étroite surveillance. La veille du scrutin, le ministre de l’Administration territoriale Paul Atanga Nji avait lancé un avertissement sans équivoque : quiconque proclamerait sa victoire avant l’heure risquait l’arrestation immédiate.
En réaction, des dizaines de sympathisants se sont massés autour de la demeure de l’ancien ministre. « Barkaama, Allah hokki lamu ! » (« Dignité, Dieu vous a donné le pouvoir ! »), murmurait une femme voilée en s’inclinant devant le candidat. Dans la cour, l’atmosphère était lourde de tension, entre prières murmurées et regards anxieux. Le jour du vote, un convoi de gendarmerie lourdement armé s’est positionné près du bureau de vote. Les militaires parlaient de « contrôle routier », mais les partisans y voyaient une manœuvre d’intimidation. Malgré cette présence massive, Tchiroma Bakary a pu voter à l’école maternelle de Foulbéré, sous les applaudissements de ses supporters.
La résistance et la disparition
La situation a dégénéré en début d’après-midi. Alors que la résidence du candidat était encerclée par les forces de l’ordre, des rumeurs ont circulé sur l’arrivée d’un blindé venu « embarquer Issa Tchiroma ». Les supporters ont formé un bouclier humain autour de sa voiture, scandant « Prési ! Prési ! ». Les affrontements ont éclaté lorsque des manifestants ont incendié des pneus et jeté des projectiles. Les gendarmes ont répliqué par des tirs de sommation avant de battre en retraite. Selon des témoins, un gendarme aurait perdu la vie durant ces violences. Dans la confusion, le candidat a disparu. Plusieurs sources ont affirmé avoir vu son véhicule blanc filer vers la frontière nigériane, escorté de motos. Son véhicule, intercepté plus tard à un poste frontalier, était vide. Tchiroma Bakary aurait trouvé refuge chez une personnalité influente de la région.
La revendication de victoire
Après deux jours de silence, l’ancien ministre a finalement rompu le mutisme dans la nuit du 13 au 14 octobre. Revendiquant une victoire « écrasante », il a lancé un défi ouvert au président Paul Biya et au ministre Atanga Nji. Ses partisans, qui avaient veillé toute la nuit devant sa résidence vide, attendent toujours son retour. Les événements de Garoua montrent à quel point la tension reste palpable au Cameroun pendant les périodes électorales. Le parcours d’Issa Tchiroma Bakary, ancien ministre devenu challenger du pouvoir, connaît ainsi un nouveau chapitre mouvementé. Alors que le pays attend les résultats officiels, une question demeure : où se trouve réellement Tchiroma Bakary, et comment compte-t-il concrétiser sa revendication de victoire ? Le bras de fer avec le pouvoir en place semble plus que jamais engagé.


