
La Tanzanie traverse l’une des périodes les plus tumultueuses de son histoire sociopolitique très récente. Après les scrutins présidentiel et législatif du 29 octobre 2025, le climat change et s’entache de violences, suivi de coupure totale d’internet et d’un silence prononcé au sommet de l’État. Dans la capitale économique, Dar-es -Salam, les tensions se sont traduites par un couvre-feu imposé, des rues encerclées par la police et l’armée, et un climat de stupeur qui règne sur l’ensemble du pays. Le gouvernement, conduit par la présidente Samia Suluhu Hassan, n’a jusqu’à présent apporté aucun éclaircissement sur les événements, astuce pour priver l’opinion publique d’une réponse soulageante.
Couvre-feu à Dar es Salaam, internet résilié et colère populaire
Les élections ont généré une vague de contestation. L’opposition, largement écartée du scrutin, a encouragé les jeunes à descendre dans la rue malgré un impressionnant dispositif sécuritaire. À Dar es Salaam, des centaines de manifestants ont bravé l’ordre public, scandant « Rendez-nous notre pays ! ». Le couvre-feu décrété n’a pas suffi à ramener le calme : un commissariat a été incendié, des tirs ont ponctué la nuit, et les forces de l’ordre ont rapidement érigé des postes de contrôle. Écoles fermées, fonctionnaires obligés de travailler depuis chez eux, la vie quotidienne a basculé. Le matin suivant, l’accès à internet restait totalement indisponible, notamment à Dar es Salaam, ce qui bloquait la diffusion des informations indépendantes. Cette interruption survient après une série de mesures de répression sévère : selon Amnesty International, le pays a connu des disparitions forcées, des arrestations arbitraires et des actes de torture.
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Le principal parti d’opposition, Chadema, et son chef, Tundu Lissu, se voient refuser la participation au scrutin. Le fils de la présidente, Abdul, est pointé du doigt par certains protestataires pour diriger une « force d’intervention informelle ». La commission électorale a annoncé que Samia Suluhu Hassan avait remporté 97,66 % des voix. Un résultat qui, bien que sans surprise, pose question sur la crédibilité du vote, d’autant que le contrôle de l’opposition et l’absence apparente de compétition réelle figuraient parmi les critiques. Le taux de participation, pourtant annoncé officiel à 87 %, apparaît douteux : dans plusieurs bureaux, des urnes à moitié vides ont été observées.
Le parti au pouvoir, Chama Cha Mapinduzi (CCM), hérite d’un succès sans précédent, mais l’ombre d’une élection formelle remplace peu à peu l’idée d’un choix véritable. Dès le jour du vote, des incidents se sont multipliés dans plusieurs régions. À Zanzibar, dans les zones côtières et à Dar es Salaam, des manifestants s’en sont pris aux urnes, ont dispersé des bulletins et filmé leurs actions. L’opposition chiffre à environ 700 le nombre de morts, tandis que l’Organisation des Nations Unies (ONU) parle de « au moins dix morts crédibles ». Le gouvernement conteste les chiffres et parle de « poches de violence isolées ». Malgré un calme relatif dans la capitale, l’instabilité demeure dans d’autres villes, et plusieurs ambassades ont déconseillé tout déplacement non essentiel.
Un régime de stabilité ou une démocratie affaiblie ?
Samia Suluhu Hassan est maintenant consacrée par les urnes après avoir accédé au pouvoir en 2021 à la suite du décès de son prédécesseur John Magufuli. Sa présidence avait suscité un espoir de renouveau, mais l’élection de 2025 semble inverser la trajectoire. Le verrouillage du système politique, l’absence de contre-pouvoirs et l’érosion de l’opposition nourrissent un modèle de gouvernance marqué par la continuité plutôt que par l’alternance. À court terme, la stabilité est peut-être assurée, ce qui peut rassurer les partenaires économiques étrangers, mais à plus long terme, la légitimité du régime pourrait pâtir du désenchantement populaire. La Tanzanie, souvent saluée pour sa stabilité politique en Afrique de l’Est, se retrouve à un carrefour. Le modèle de paix encadrée cède le pas à un système où le contrôle prime sur l’ouverture.
Le silence de l’exécutif, le blocage de l’opposition, la coupure d’internet et la présence renforcée des forces de sécurité posent une question centrale : comment la paix sera-t-elle préservée sans sacrifier les fondements démocratiques ?
Si le CCM affiche une victoire éclatante, le sentiment d’inutilité d’un vote pour beaucoup pourrait affaiblir le lien entre l’État et ses citoyens. L’absence d’alternative crédible et l’impression d’un système verrouillé peuvent conduire à une désaffection croissante. La stabilité, aujourd’hui proclamée, dépendra de demain, de la capacité du régime à réconcilier ordre et légitimité. Les élections de 2025 en Tanzanie ne se résument pas à un résultat annoncé, mais à une série de signaux qui trahissent un contexte politique tendu.


