Banque d’investissement, logotype, projet de monnaie, force unifiée, opérations conjointes, passeports…, le bilan après 17 mois d’actions reste incitatif. Le sommet des chefs d’État de l’AES se tiendra les 22 et 23 décembre 2025 à Ouagadougou. Très activement les ministres des affaires étrangères (MAE) coordonnent cette seconde conférence des chefs d’État sahéliens. Né à la suite de la crise sécuritaire et inspirée de l’Autorité des Etats du Sahel basée à Ouagadougou, la Confédération AES œuvre à assoir une alliance intégrée du trio sahélien engagé dans une dynamique triangulaire : défense, diplomatie et développement.
L’Alliance des États du Sahel (AES) a été créée le 16 septembre 2023 par le Mali, le Burkina Faso et le Niger, qui ont signé la « Charte du Liptako-Gourma ». Cette alliance militaire et de défense mutuelle a été initiée par les dirigeants militaires des trois pays dans le but de mettre en commun leurs moyens pour lutter contre le terrorisme et contrer la CEDEAO, considérée comme menaçante pour leur souveraineté. Un an après leur première apparition côte à côte, Assimi Goïta, Ibrahim Traoré et Abdourahamane Tiani veulent dresser un bilan large de ce projet politique et sécuritaire né au milieu d’une crise sous-régionale profonde. La rencontre a été annoncée à l’issue d’une réunion des ministres des Affaires étrangères à Ouagadougou, fin novembre, où les trois diplomaties ont multiplié les échanges préparatoires. Pour Abdoulaye Diop, chef de la diplomatie malienne, il s’agissait essentiellement de maintenir une coordination solide afin que les États sahéliens « parlent d’une seule voix » dans un contexte international qui demeure tendu.
Les origines d’une alliance née dans le Sahel
L’AES est officiellement annoncée le 16 septembre 2023 lorsque les trois juntes prennent leurs distances avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Les sanctions, les pressions internationales, la dégradation sécuritaire et le départ progressif des forces étrangères poussent Bamako, Niamey et Ouagadougou à se rapprocher en élaborant une charte commune : celle du Liptako-Gourma. Leur projet initial est strictement militaire et repose sur un principe simple : assistance mutuelle contre les organisations jihadistes qui, depuis une décennie, déstabilisent toute la bande sahélienne. En juillet 2024, la transformation de cette alliance militaire en Confédération AES est décidée à Niamey, lors d’un premier sommet qui se veut fondateur. Le concept évolue : aux préoccupations sécuritaires s’ajoutent des ambitions économiques, diplomatiques, identitaires et culturelles. Les dirigeants veulent rassembler leurs trois pays dans un ensemble plus cohérent et afficher une nouvelle forme d’intégration sous-régionale qui ne dépendrait plus des institutions ouest-africaines traditionnelles.
Des États aux défis multiples
Les trois pays sahéliens ont des points communs qui expliquent ces rapprochements : une population jeune, dont la moyenne d’âge tourne autour de 17 ans, des économies et une insécurité en reconstruction. En 2023, le Burkina Faso affiche un produit intérieur brut estimé à 27 milliards de dollars pour 23 millions d’habitants ; le Mali avoisine les 21,3 milliards de dollars pour une population équivalente ; le Niger, avec 26 millions d’habitants, enregistre un PIB proche de 16,6 milliards de dollars. Les trois États partagent également un même contexte politique : l’arrivée au pouvoir de dirigeants militaires par la voie des coups d’État, la suspension des Constitutions, la dissolution des assemblées nationales, ainsi que l’absence de calendriers électoraux précis. Leur gouvernance repose largement sur une centralisation forte, un contrôle strict de l’espace politique et une relation tendue avec certaines organisations internationales.
Une alliance est en train de bâtir une véritable infrastructure institutionnelle. Malgré des annonces régulières, l’AES ne dispose pas encore d’organes permanents. Aucun siège, aucun budget autonome, aucun personnel administratif commun n’existe à ce stade. Les grandes orientations politiques restent décidées au gré des rencontres entre chefs d’État ou ministres sectoriels, ce qui limite la capacité de la Confédération à fonctionner de manière continue. Les symboles, en revanche, sont installés : un drapeau, un logo et une communication centralisée. Le projet de télévision, de webTV et de radio commune, né fin 2024, reste encore en préparation, même si les équipes de communication des trois pays travaillent déjà de manière coordonnée sur certains programmes.
Une communication de plus en plus centralisée
Les dirigeants de l’AES accordent une forte importance à la communication. Le discours prononcé par Assimi Goïta lors de l’anniversaire de la Charte du Liptako-Gourma en septembre 2024 avait été diffusé simultanément par les trois chaînes publiques nationales. Cette volonté de multiplier les messages communs s’explique par l’objectif d’asseoir un récit politique partagé et de mobiliser les opinions publiques. Cette communication officielle s’accompagne d’un environnement restrictif pour les médias jugés critiques. Plusieurs suspensions, interdictions d’émettre, et arrestations ont marqué l’année écoulée. Le cas de Joliba TV, suspendue plusieurs mois avant de retrouver l’antenne, illustre les tensions dans ce secteur sensible.
Les trois pays sahéliens ont coupé leurs liens militaires avec la France et se sont retirés de la CEDEAO fin janvier 2025. Ils se rapprochent désormais de nouveaux partenaires, au premier rang desquels figure la Russie.
Lors de la visite conjointe des ministres des Affaires étrangères de l’AES à Moscou, au printemps 2025, Sergueï Lavrov avait salué une « étape importante ». La coopération concerne autant l’assistance militaire que l’exploitation minière ou les projets énergétiques. Les relations se diversifient également : la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan fournit du matériel militaire et un appui technique ; le Maroc renforce sa présence dans la région, profitant des tensions diplomatiques avec l’Algérie. Ce repositionnement diplomatique vise à réduire les dépendances anciennes, mais aussi à garantir aux trois États un soutien stratégique face aux groupes armés.
Le volet sécuritaire : L’enjeu central
La guerre contre les groupes jihadistes reste le cœur de l’AES. Les forces maliennes, burkinabè et nigériennes mènent des opérations conjointes régulières, appuyées par des drones turcs TB2 et par des capacités aériennes plus importantes qu’auparavant. La perspective d’une « Force unifiée » de 5 000 hommes circule depuis des mois. Son installation formelle se fait attendre, même si les trois pays échangent déjà leurs renseignements et coordonnent certains commandements régionaux. Cette coopération remplace progressivement celle du G5 Sahel, dont l’AES reprend plusieurs outils, mais avec une ligne politique plus tranchée et une volonté de s’affranchir des anciens partenariats internationaux.
Un marché commun des sahéliens
Outre la défense, les trois dirigeants veulent élargir leur intégration au domaine économique. La Banque d’investissement confédérale, annoncée en 2025, doit être alimentée par une partie des taxes douanières perçues par chaque État. Les ressources naturelles occupent une place centrale dans cette stratégie : uranium au Niger, or au Mali et au Burkina Faso. Un projet de centrale électrique commune est évoqué pour réduire la dépendance énergétique, ainsi qu’une harmonisation progressive des taxes douanières. Le secteur agricole, clé pour ces trois économies, fait également l’objet d’une réflexion. L’ambition affichée est d’aller vers une autosuffisance progressive, avec une mutualisation des productions, des stockages et des systèmes d’irrigation.
L’un des points les plus concrets de l’intégration AES concerne la circulation. Le passeport AES, déjà en circulation au Mali début 2025, doit être étendu. Les frais d’itinérance téléphonique ont été supprimés entre Mali et Burkina Faso. Des compagnies aériennes régionales multiplient les liaisons entre Bamako, Niamey et Ouagadougou. Deux grands projets structurants sont annoncés : -un chemin de fer Bamako-Ouagadougou-Niamey avec extensions vers Abidjan et Cotonou ; -une centrale électrique confédérale. Ces infrastructures visent à réduire l’enclavement chronique des trois pays et à renforcer les échanges économiques.
Une justice commune et une identité réaffirmée
Sur le plan judiciaire, les dirigeants de l’AES ont annoncé en 2025 leur retrait de la Cour pénale internationale. Une démarche présentée comme une affirmation de souveraineté, mais aussi comme une volonté de mettre en place une Cour pénale sahélienne des droits de l’Homme. Cette institution, qui doit juger crimes de masse, terrorisme et crime organisé, n’existe encore que sur le papier. Les contours de ses compétences et son fonctionnement restent à définir. Les trois pays cherchent à développer une identité commune. Le Sahel est présenté comme un espace culturel ancien, qu’il faut revaloriser. Le ministre malien de la Culture n’a pas hésité à parler de « puissance culturelle mondiale » pour décrire la Confédération. Plusieurs initiatives illustrent cette volonté : -Les premiers Jeux sportifs de l’AES à Bamako, en juin 2025 ; -Le Forum des Jeunes, organisé quelques jours plus tard ; -Des festivals « labellisés AES » en préparation ; -Des projets touristiques régionaux ; -Une coordination des politiques éducatives et culturelles. Ces actions visent à construire un imaginaire commun autour des trois nations.



