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Saint Valentin : Comment les couples ont volé à l’Eglise le dévouement d’un adepte de la foi

Saint Valentin, c’est des fleurs sur les étables, des dress-code à toute boutique de prêt-à-porter. Des femmes et des hommes et qui exploitent l’événement sans savoir au fond ce que cette célébration revêt historiquement. En fin de compte même si cette fête honore les couples et amoureux, elle est essence de l’Église avant de se transporter vers les milieux des romances et des maquis et bars.

A Agboville, Yamoussoukro, Abidjan, San Pedro, la Saint-Valentin fait les affaires des bars plus que celles de l’Église. La dévotion religieuse a choisi de faire sa rue vers les maquis. Ce grand écart des fidèles laisse entrevoir une Saint-Valentin détournée.

La fête dans ses origines
La Saint-Valentin, célébrée chaque 14 février, est aujourd’hui associée dans de nombreux pays à la fête des amoureux. À cette occasion, les couples échangent des messages tendres, des roses rouges – symbole de passion, des chocolats ou encore des cartes personnalisées. Si la dimension commerciale est désormais bien installée, l’origine de cette tradition plonge ses racines dans l’histoire européenne. C’est en Grande-Bretagne, au XIVe siècle, que la Saint-Valentin commence à être identifiée comme la fête des amoureux. À l’époque, une croyance populaire voulait que les oiseaux choisissent cette date pour leurs anciens couples. Cette idée poétique a progressivement influencé les usages sociaux, notamment au sein de l’aristocratie. La littérature médiévale en porte la trace. Des auteurs comme Geoffrey Chaucer ou Charles d’Orléans évoquent la Saint-Valentin comme un moment privilégié où les amoureux choisissent leur partenaire ou renouvellent leur serment. Charles d’Orléans, retenu prisonnier en Angleterre au XVe siècle, contribue à diffuser cette image romantique dans ses poèmes.

Certains historiens estiment qu’il aurait associé cette fête au souvenir de sa mère, Valentine Visconti, mais il est aussi possible qu’il se soit inspiré des traditions anglaises déjà existantes.
Sur le plan religieux, Valentin de Terni est reconnu comme saint patron des amoureux à la fin du XVe siècle. Le pape Alexandre VI lui attribue obligatoirement ce titre en 1496. Pourtant, l’Église ne prudence pas toujours les pratiques populaires liées au « valentinage », qui cohérent à l’ancien des couples symboliques le temps d’une fête. Bien avant cela, le 14 février avait été inscrit au calendrier liturgique par le pape Gélase Ier, à la fin du Ve siècle. Toutefois, plusieurs figures chrétiennes portant le nom de Valentin ont existé, donnant naissance à des récits parfois confus. Cette pluralité explique qu’en 1969, la fête religieuse de saint Valentin avait été retirée du calendrier romain général par le pape Paul VI, tout en demeurant présent dans certains calendriers locaux. Au XIXe siècle, la tradition prend une autre dimension aux États-Unis. La vente de cartes illustrées se développe, inspirée des billets qui s’échangeaient autrefois les amoureux. Peu à peu, la Saint-Valentin devient une célébration largement laïque, centrée sur l’expression des sentiments et portée par une forte dynamique commerciale.

Quand les bars et le maquis supplantent l’Église
Elles ornent les étals des vendeuses à la sauvette, parent les vitrines des boutiques de prêt-à-porter et colorent les tables des maquis. À Agboville, comme dans beaucoup de villes ivoiriennes, la Saint-Valentin a pris ses quartiers bien loin des églises. Le 14 février, jour de la célébration des amoureux, s’est imposé au fil des ans comme une véritable institution commerciale et festive. Dans cette cité située à une soixantaine de kilomètres d’Abidjan, l’effervescence était palpable ces derniers jours . Les fleuristes ont fait le plein de roses rouges, les couturiers ont proposé des tenues spéciales pour l’occasion, et les maquilleurs ont vu défiler une clientèle soucieuse d’être au top pour la soirée. Une effervescence qui profite d’abord aux commerçants et aux tenanciers de bars. Pourtant, à l’origine, la Saint-Valentin est une fête chrétienne. Elle célèbre saint Valentin, un prêtre romain martyr du IIIe siècle. La légende veut qu’il ait marié secrètement des couples de jeunes amoureux, défiant ainsi les interdictions de l’empereur. Une toute autre histoire que celle qui se joue aujourd’hui dans les rues d’Agboville. « Les gens fêtent sans savoir ce que ça représente vraiment », soupire un père de famille rencontré devant une boutique. Comme lui, nombreux sont ceux qui constatent le décalage entre le sens profond de cette journée et la manière dont elle est célébrée localement .

Mais dans une ville où l’économie informelle tient une place prépondérante, la Saint-Valentin est d’abord devenue une aubaine commerciale.
Depuis plusieurs jours, les boutiques de vêtements d’Agboville affichent complètes. Les codes vestimentaires sont de rigueur : du rouge, du blanc, du rose. Les jeunes filles et les garçons rivalisent d’élégance pour cette soirée qui s’annonce comme l’une des plus courues de l’année. Dans les salons de coiffure et de beauté, la cadence s’accélère. Les rendez-vous s’enchaînent. Les coiffeurs et esthéticiennes travaillent sans relâche pour répondre à la demande. Une manière financière non négligeable dans une ville où le pouvoir d’achat n’est pas toujours au rendez-vous. Le soir venu, ce sont les maquis et les bars qui tirent leur épingle du jeu. Ambiance garantie, musique à fond, menus spéciaux : tout est mis en œuvre pour attirer les couples et les groupes d’amis. La concurrence est grossière entre établissements pour capter cette clientèle prête à payer sans trop compter. « On a préparé un menu spécial Saint-Valentin, avec du champagne et des plats raffinés », explique un tenancier de maquis dans le quartier central. « Toutes les tables sont réservées depuis plusieurs jours. C’est notre meilleure soirée de l’année avec le réveillon du Nouvel An. » Un discours que respecte beaucoup de ses confrères.

L’Église reléguée au second plan
Pendant ce temps, dans les paroisses, l’ambiance est tout autre. Bien sûr, des mess sont célébrés. Des prêtres rappellent le sens chrétien de cette journée . Mais force est de constater que l’affluence n’est pas la même. Les fidèles qui se rendent à l’église en cette journée sont souvent les plus pratiquants, ceux pour qui la dimension religieuse première. « Nous organisons chaque année une célébration spéciale pour la Saint-Valentin, avec un accent mis sur l’amour conjugal et familial », témoigne un responsable de paroisse. « Mais nous savons bien que beaucoup de jeunes préfèrent aller faire la fête. C’est leur choix. » Un constat empreint de démission. Ce glissement de la Saint-Valentin du religieux vers le commercial et le festif n’est pas propre à Agboville. Il touche l’ensemble de la Côte d’Ivoire et bien d’autres pays africains. La fête des amoureux est devenue un rendez-vous incontournable du calendrier, porté par les réseaux sociaux, la publicité et l’influence des modes occidentaux. Les plus jeunes sont les premiers concernés. Pour eux, la Saint-Valentin est avant toute l’occasion de déclarer leur flamme, d’offrir un cadeau, de partager un moment en couple ou entre amis. La dimension religieuse est souvent ignorée, ou du moins reléguée au second plan.

Quand les couples s’invitent à la fête
Les couples installés ne sont pas en reste. Beaucoup profitent de cette journée pour ravir la flamme. Un dîner en tête-à-tête, un cadeau attentionné, une sortie imprévue : la Saint-Valentin est l’occasion de sortir de la routine. Dans les restaurants et les maquis un peu plus chics, les tables de deux sont nombreuses. On y croise aussi bien des jeunes amoureux que des couples plus âgés, venus célébrer leur union. Une diversité qui montre que la fête a su toucher toutes les générations. Les commerçants, eux, ne s’y trompent pas. Chaque année, ils anticipent cette journée et préparent leurs offres spéciales. Les fleuristes commandent davantage de roses, les pâtissiers proposent des gâteaux en forme de cœur, les boutiques de lingerie mettent en avant leurs modèles les plus séduisants. Même les transporteurs s’adaptent. À Agboville, les taxis communaux et les motos-taxis étaient plus nombreux que d’habitude à circuler en soirée, prêts à transporter les couples d’un maquis à l’autre ou à les accompagner chez eux après la fête. La Saint-Valentin à Agboville illustre bien l’évolution des mœurs dans une société ivoirienne en pleine mutation.

L’essentiel est de passer un bon moment, que ce soit en couple, en famille ou entre amis .
Entre attachement aux traditions religieuses et adoption de nouvelles pratiques festives, les habitants composent avec cette double influence. Pour beaucoup, il n’y a d’ailleurs pas contradiction. On peut très bien assister à la messe le jour et sortir en soirée. L’essentiel est de passer un bon moment, que ce soit en couple, en famille ou entre amis . Une philosophie bien éloignée des querelles d’experts sur l’origine de cette fête. Ce sont les jeunes qui présagent le plus cette transformation. Nés avec internet et les réseaux sociaux, ils sont plus perméables aux influences extérieures. La Saint-Valentin fait partie de ces fêtes importées qu’elles se conviennent sans complexe. À Agboville comme ailleurs, ils façonnent de nouveaux codes, de nouvelles façons de faire la fête. Les générations plus âgées suivent ou regardent passer, avec plus ou moins de bienveillance. Mais une chose est sûre : la Saint-Valentin a trouvé sa place dans le calendrier festif ivoirien.

Au final, la Saint-Valentin à Agboville ressemble à un mille-feuille. Il y a la couche religieuse, héritée de l’histoire chrétienne. La couche commerciale, portée par les boutiquiers et les bars. La couche sentimentale, celle des amoureux qui veulent se dire leur flamme. Et la couche festive, celle de la jeunesse en quête de divertissement. Toutes ces dimensions coexistantes, s’entremêlent, sans qu’il soit toujours facile de les distinguer. Une chose est sûre : le 14 février, les rues d’Agboville bruissent d’une activité inhabituelle. Les fleurs s’arrachent, les maquis font le plein, et l’Église observe, philosophe . La Saint-Valentin est devenue une affaire trop sérieuse pour être laissée aux seuls saints.

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