Plusieurs militants impliqués dans des initiatives de solidarité avec Gaza ont été arrêtés en Tunisie, révélant un contraste grandissant entre le discours très radical du président Kaïs Saïed sur la cause palestinienne et les pratiques sécuritaires observées sur le terrain.
Selon plusieurs sources associatives et médiatiques, les autorités tunisiennes ont procédé début mars à une série d’interpellations visant des membres du comité local de la Flottille Global Sumud, une initiative internationale destinée à organiser une mission humanitaire maritime vers la bande de Gaza. Parmi les militants arrêtés figurent notamment Wael Naouar, Jawaher Channade, Nabil Chennoufi, Mohamed Amine Bennour ou encore Sana M’hidli, tous impliqués dans la préparation logistique de cette campagne.
Les autorités judiciaires affirment que ces arrestations sont liées à des soupçons de blanchiment d’argent, d’escroquerie et de détournement de fonds issus de dons collectés pour financer la flottille. Les militants concernés contestent ces accusations et assurent avoir déjà publié un rapport financier détaillé afin de répondre aux rumeurs ayant circulé sur les réseaux sociaux après des difficultés d’organisation lors d’une précédente initiative.
Au-delà de ces accusations financières, plusieurs observateurs estiment que les arrestations s’inscrivent dans une stratégie plus large visant à neutraliser une mobilisation civile échappant au contrôle de l’État. Les autorités tunisiennes ont en effet interdit ou empêché plusieurs événements liés à la campagne de solidarité avec Gaza, dont une projection de film palestinien accompagnée d’une intervention de la rapporteuse spéciale de l’ONU Francesca Albanese.
Des militants étrangers ont également été brièvement retenus par la police, notamment l’activiste brésilien Thiago Ávila et la militante écologiste suédoise Greta Thunberg, qui participaient à des activités de soutien à la flottille. Ces mesures ont renforcé les critiques visant la gestion sécuritaire des initiatives citoyennes liées à la cause palestinienne.
Ces décisions apparaissent d’autant plus paradoxales que Kaïs Saïed s’est longtemps présenté comme l’un des dirigeants arabes les plus intransigeants sur la question palestinienne. Lors de la campagne présidentielle de 2019, il avait notamment affirmé que la normalisation avec Israël constituait une « haute trahison », estimant que les États arabes étaient « en guerre avec une entité colonisatrice ».
La rhétorique officielle n’a toutefois pas toujours été suivie d’initiatives diplomatiques concrètes. Après l’attaque du 7 octobre 2023 et l’escalade militaire à Gaza, la Tunisie s’est distinguée par une position souvent isolée dans les enceintes internationales. Tunis s’est notamment abstenue lors du vote de l’Assemblée générale de l’ONU appelant à une trêve humanitaire, estimant que le texte ne condamnait pas suffisamment Israël.
Le gouvernement tunisien ne s’est pas non plus associé à certaines démarches judiciaires internationales visant les dirigeants israéliens, notamment les procédures engagées devant la Cour pénale internationale ou la Cour internationale de justice.
Pour plusieurs analystes, cette prudence diplomatique reflète les contraintes économiques et politiques auxquelles fait face la Tunisie, dont la situation financière reste fragile et dépendante du soutien d’institutions internationales et de partenaires occidentaux.
L’épisode de la loi visant à criminaliser la normalisation avec Israël illustre également ces contradictions. Bien que soutenue par une partie du Parlement, cette proposition a été suspendue en novembre 2023, sur instruction du président Saïed, au moment même où elle était débattue en séance plénière.
Dans ce contexte, la répression visant les organisateurs de la flottille apparaît pour certains comme la manifestation d’une ligne politique oscillant entre radicalité rhétorique et pragmatisme diplomatique, voire d’une volonté croissante de contrôler les mobilisations civiles indépendantes.
La gestion de ces affaires alimente ainsi les critiques sur l’évolution politique de la Tunisie depuis la concentration des pouvoirs entre les mains du président Saïed, plusieurs organisations de défense des libertés estimant que l’espace public et associatif se rétrécit progressivement dans le pays.



