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Guerre au Moyen-Orient: Difficile décompte des victimes civiles en Iran

La population iranienne est prise en étau entre répression et bombardements israélo-américains. Selon les enquêteurs mandatés par l’ONU des hôpitaux, des écoles et des zones résidentielles auraient été touchées. Mais comment documenter les faits face à la répression et à la coupure d’internet ? L’ONG Human Rights Activist in Iran comptabilise au moins 1 400 victimes civiles, dont 214 enfants. Mais là encore émettre un chiffre précis est compliqué, comme l’explique la directrice adjointe de l’ONG, Skylar Thompson.

Aujourd’hui internet est coupé en Iran et la répression rend difficile le partage d’informations et de preuves depuis l’Iran vers l’étranger. Comment arrivez-vous à présenter un bilan de l’agression américano-israélienne en Iran ?

Skylar Thompson : Nous faisons ce type de travail depuis plus de 20 ans. Nous avons donc une équipe solide formée à la documentation des droits humains, et des spécialistes du droit humanitaire ou du droit des conflits armés. Faire cela ensemble nous aide à avoir une base solide. Nous avons vécu quelque chose de similaire l’année dernière lors de la guerre de 12 jours en juin 2025, même si c’était à une échelle bien plus réduite. Nous avions donc déjà l’infrastructure au sein de notre base de données et de nos équipes pour documenter les conflits.

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En ce qui concerne la collecte spécifique d’informations à ce stade, nous avons deux types d’informations. Tout d’abord il y a celles en « open source ». Que ce soient les médias d’État ou les chaînes Telegram, X… Nous croisons ces sources avec notre réseau à l’intérieur du pays. C’est grâce à ce vaste réseau à l’intérieur de l’Iran, une société civile informelle qui couvre toutes les zones géographiques, que notre travail peut exister. Nous pouvons ainsi recouper les chiffres officiels donnés par les médias d’État avec les informations que nous obtenons sur le terrain et avec ces réseaux informels que que nous avons établis au cours des 20 dernières années.

Qu’est-ce qui a changé ces dernières semaines dans l’exercice de votre mission ?

Il y a de plus en plus d’obstacles sécuritaires Nous voyons chaque jour un nombre plus élevé d’individus arrêtés pour avoir documenté des scènes d’attaques et pour d’autres activités liées à cela. Il y a donc une peur accrue et une prudence accrue autour de ce type de travail, et à juste titre, car l’Iran est tristement célèbre pour ces accusations liées à la sécurité qui entraînent des peines très sévères. Le public en est donc conscient, tout comme notre réseau.

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Et cela s’accompagne aussi de la coupure d’Internet, qui rend constamment la documentation plus difficile. Mais comme je l’ai dit, nous faisons cela depuis de nombreuses années, et les autorités iraniennes ont recours à des technologies de plus en plus sophistiquées pour la couper d’Internet et empêcher les communications. Nous avons donc du apprendre à contourner cela au fil des années et à grandir avec leur répression constante. Nous avons aujourd’hui de nombreux outils de contournement, afin de rester aussi connectés que possible à nos réseaux, et c’est ce que nous faisons aussi actuellement.

On pourrait penser qu’il est contradictoire pour le régime iranien d’empêcher la population de documenter les victimes civiles des bombardements israéliens et américains.

Bien sûr, mais je pense que c’est un peu plus complexe que ça. Les coupures d’internet ont plusieurs objectifs. Premièrement, cela permet à l’Iran lui-même de contrôler le récit à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Et deuxièmement, cela empêche les gens de s’organiser, ce qui est sans aucun doute la peur du régime car ils ont proféré des menaces assez sévères contre les personnes qui descendraient dans les rues. Le régime a affirmé qu’elles seraient traitées en ennemies. Enfin, même si nous ne devons pas prendre les chiffres du régime comme une source sûre, les autorités font tout de même un gros effort pour montrer l’ampleur des dégâts, mais elles le font d’une manière qui leur permet de contrôler le récit.

Au regard des informations que vous avez récoltées, comment décririez-vous les attaques israélo-américaines ? Washington et Tel Aviv parlent d’attaques ciblées contre des personnalités du régime. Mais il ne semble pas que ce soit le cas sur le terrain.

Ce que nous voyons, c’est une interprétation agressive de la notion de cible militaire. Les États-Unis et Israël ne disent pas qu’ils visent des infrastructures civiles, pourtant ils frappent des hôpitaux et des écoles. Le problème c’est que le coût pour les civils iraniens est peu pris en compte. Si un État est déterminé à viser des « checkpoints » en Iran par exemple, il doit peser le préjudice civil par rapport à l’avantage militaire de cibler ce point de contrôle. Et en ce moment, nous voyons des vidéos diffusées par l’armée israélienne elle-même de ces « checkpoints » au moment où ils sont ciblés. Les frappes se produisent en plein jour. On voit des voitures passer dans toutes les directions au moment du bombardement.

Nous avons également constaté ce faible poids des civils iraniens lors d’attaques contre des endroits comme des raffineries de pétrole à Téhéran, une ville de la taille de New York. C’est un endroit incroyablement vaste et densément peuplé. Les types de dommages environnementaux que nous avons documentés après cette attaque étaient incroyablement alarmants. C’est un préjudice qui sera observé pendant des décennies dans la santé des gens.

L’autre problème est qu’il y a une interprétation de la notion de cible militaire qui inclut des lieux comme les commissariats de police. À Téhéran, nous avons assisté à la destruction totale du Commissariat 148. Nous savons que des militants y sont régulièrement détenus. Aujourd’hui ce commissariat est en ruine. Vous ne pouvez pas cibler un poste de police selon les lois de la guerre. Ce n’est pas une cible militaire. Le secrétaire à la Guerre américain a lui-même dit que les règles d’engagement étaient stupides. Mais toute armée se doit de respecter le droit de la guerre. En ce qui concerne l’armée israélienne, les méthodes utilisées en Iran sont très similaires à celles utilisées à Gaza et au Liban.

La situation est aggravée par l’incapacité de l’Iran à protéger les civils. Selon les lois de la guerre, il est aussi de l’obligation de l’Iran de protéger sa population contre des dommages excessifs. Sachant que les commissariats sont ciblés, l’Iran a l’obligation de libérer ces militants de prison afin de garantir que leur sécurité soit la priorité absolue. En coupant internet et en arrêtant des personnes, le régime augmente les risques.

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