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Liban: La situation du Hezbollah est marquée par un paradoxe : une fragilité politique

Le gouvernement libanais et une partie de la classe politique et de la population considèrent le Hezbollah comme un paria. Malgré son isolement, le parti chiite a surpris les observateurs par ses capacités militaires.

« Ce sont les Gardiens de la Révolution qui sont présents et qui, malheureusement, dirigent l’opération militaire au Liban. Ces personnes ont falsifié des passeports et sont entrées illégalement dans le pays […]. Cette guerre est par excellence celle des autres sur notre sol. » Ces propos du Premier ministre libanais Nawaf Salam à la chaîne de télévision saoudienne al-Hadath, le dimanche 22 mars, sonnent comme un désaveu cinglant du Hezbollah.

Jadis respecté, admiré ou craint par une grande partie de la classe politique et de la population, le Hezbollah est aujourd’hui plus critiqué que jamais. Dirigeants, hommes politiques, journalistes et analystes ne mâchent plus leurs mots. Le parti chiite est ouvertement accusé de « trahison » pour avoir entraîné le Liban dans une guerre destructrice afin de « venger l’assassinat par les Américains et les Israéliens du guide suprême Ali Khamenei ».

La formation, qui dispose d’un important bloc parlementaire et de deux ministres au gouvernement, est isolée, presque ostracisée. Ses représentants ne sont plus les bienvenus sur les plateaux de télévision, ses dirigeants sont taxés d’« anti-patriotisme », ses cadres sont fuis comme la peste.

Cette vague anti-Hezbollah, inédite au Liban, ne se limite pas à des critiques exprimées sur les plateformes médiatiques.

L’ambassadeur d’Iran expulsé
Mardi 24 mars, le ministre des Affaires étrangères Joe Raggi, proche du parti chrétien des Forces libanaises, a annoncé le retrait de l’accréditation accordée à l’ambassadeur d’Iran et lui a donné jusqu’à dimanche 29 mars pour quitter le territoire libanais.

Le 2 mars, le gouvernement avait pris, quelques heures seulement après le déclenchement de la guerre, des mesures sans précédent. Il a mis hors-la-loi la branche militaire du Hezbollah, déclaré « illégales » toutes ses activités sécuritaires et chargé l’armée libanaise de mettre en œuvre ces mesures.

Quelques jours plus tard, trois combattants du parti chiite, arrêtés en possession d’armes alors qu’ils se rendaient au Liban-Sud pour affronter les troupes israéliennes, ont été déférés devant le tribunal militaire, une cour d’exception chargée de juger les affaires liées à la sécurité de l’État.

Certes, les trois hommes ont été libérés sous une caution équivalente à 20 dollars. Mais le seul fait qu’ils aient été traduits en justice constitue en soi un événement inhabituel. « J’aurais aimé appliquer les décisions plus rapidement mais nous avons hérité de longues années d’inaction et nous avons commencé à arrêter des membres du Hezbollah en possession d’armes illégales », a indiqué Nawaf Salam dans l’interview à al-Hadath.

Le Hezbollah, par la bouche de son secrétaire général Naïm Qassem et de plusieurs de ses responsables, a naturellement rejeté toutes ces accusations. Il assure, dans son argumentaire, avoir déclenché la guerre, pour « défendre le Liban » et pour riposter aux « violations continues du cessez-le-feu par les Israéliens ». Ces derniers ont tué, ces quinze derniers mois, quelque 400 de ses membres dans des frappes effectuées partout au Liban en dépit de la trêve conclue le 27 novembre 2024.

La troisième génération de commandants
L’affaiblissement politique du Hezbollah contraste drastiquement avec ses performances militaires qui ont surpris tous les observateurs, y compris israéliens.

Le parti chiite était sorti très affaibli de la dernière guerre avec Israël (8 octobre 2023 – 27 novembre 2024) : assassinat de son charismatique secrétaire général Hassan Nasrallah le 27 septembre 2024 et de son successeur désigné Hachem Safieddine, le 5 octobre 2024 ; décapitation de son commandement militaire et mort de la plupart des figures fondatrices historiques ; lourdes pertes dans ses rangs, estimées à 4 000 morts et 10 000 blessés ; après le cessez-le-feu, démantèlement de ses infrastructures au sud du fleuve Litani par l’armée libanaise avec le soutien de la Finul (près de 700 tunnels, dépôts et caches d’armes découverts, détruits ou neutralisés) ; 400 morts enregistrés après la trêve au cours de laquelle la Finul a signalé 7 500 violations israéliennes aériennes et 2 500 violations terrestres ; rupture de ses lignes de ravitaillement terrestres depuis la chute du régime de Bachar el-Assad, le 8 décembre 2024.

Donné pour mort, le Hezbollah a surpris tout le monde en déployant une grande puissance de feu, en utilisant des armes jusque-là inconnues et en affrontant les troupes israéliennes à la frontière, là-même où il était censé ne plus avoir aucune présence.

« Il est clair que le Hezbollah a reconstruit ses capacités militaires en se basant sur le concept de la décentralisation », nous explique Elias Farhat, général à la retraite de l’armée libanaise. « Il a déployé ses forces en petites unités et a opté pour la stratégie de la défense mobile. Cela est apparu dans les combats, plus particulièrement ceux qui se sont déroulés à Taybé (5 km de la frontière), où il a détruit six chars israéliens en 90 minutes ».

Cette bataille de nuit a été filmée à l’aide de caméras thermiques et la vidéo a été diffusée à grande échelle. Les milieux proches du parti chiite évoquaient, ces dernières semaines, un « avancement majeur dans le chantier de la reconstruction des capacités militaires ». De nombreux analystes et experts ont inscrit ces propos dans le cadre de la propagande destinée à remonter le moral d’une base populaire fatiguée et vulnérable. Les faits du terrain leur ont cependant donné raison.

L’appareil militaire et sécuritaire du parti chiite a été repris en main par la troisième génération de commandants (âgés entre 30 et 40 ans), qui ont complètement réorganisé les structures, tenté de combler les lacunes notamment au niveau de l’exposition aux services de renseignements israéliens, et totalement repensé la doctrine militaire.

« Le parti a reconstruit sa chaîne de contrôle et de commandement et nommé des remplaçants aux commandants tués. L’opération a été un succès », affirme Elias Farhat. « Les nouveaux commandants sont jeunes, ont suivi des études supérieures et sont détenteurs de diplômes dans des domaines scientifiques et techniques. Les affrontements avec l’armée israélienne montrent une bonne conduite professionnelle et de vastes connaissances militaires ».

Retour à la guerre hybride
Amal Saad, spécialiste reconnue du Hezbollah et autrice d’un ouvrage de référence intitulé Hizbu’llah: Politics and Religion (Pluto Press, 2001) s’est penchée sur la nouvelle doctrine de combat mise en œuvre par le parti chiite dans la guerre actuelle. Dans un post sur son compte X, elle évoque un « retour à des formes de guerre hybride, bien antérieures au conflit actuel. »

Selon elle, le Hezbollah est passé « à des cellules plus petites, des chaînes de commandement allégées, un combat mobile et des attaques par surprise ». Ces ajustements correspondent « à un retour à ce que Hassan Nasrallah lui-même appelait “l’école de guerre d’Imad Mughniyeh”, qui a marqué le conflit de 2006 », au cours duquel le parti a mis en échec toutes les tentatives d’avancées terrestres israéliennes.

Imad Mughniyeh est le commandant militaire historique du Hezbollah, assassiné à Damas en février 2007 dans l’explosion d’une voiture piégée. Le « modèle Mughniyeh » s’articule sur des forces dispersées, organisées en petites unités, combinant la mobilité de type guérilla et l’effet de surprise tactique avec des capacités militaires propres à des armées régulières.

Amal Saad souligne que « ce modèle hybride singulier développé par l’ancien commandant du Hezbollah a été étudié dans des manuels militaires américains précisément parce qu’il remettait en cause la distinction classique entre guerre régulière et irrégulière sur laquelle reposait la doctrine militaire américaine. »

Guerre au Moyen-Orient: «Le Hezbollah a la capacité à produire sur place certains types d’armes»

Pour remédier à la pénétration systématique de ses systèmes de renseignement et de communication, qui a permis aux Israéliens de localiser et d’assassiner un grand nombre de ses commandants lors de la dernière guerre, le Hezbollah a désormais recours à des notes manuscrites, des messagers humains ou à d’autres formes de communication à faible signature électronique. Cela expliquerait le fait que malgré l’intensité des frappes aériennes, les Israéliens n’ont pas encore réussi à identifier et éliminer les nouveaux hauts commandants.

Le Hezbollah a partiellement remédié à la rupture de sa ligne d’approvisionnement directe Iran-Liban en s’appuyant activement sur les réseaux traditionnels de contrebande aux frontières irako-syriennes et libano-syriennes. Les nouvelles autorités de Damas ont d’ailleurs annoncé, ces derniers mois, avoir fait échec à plusieurs tentatives de transfert d’armes vers le Liban via le territoire syrien.

Le rythme soutenu des tirs par le Hezbollah de roquettes et de missiles (plus de 2 000 projectiles depuis le 2 mars) sur le nord d’Israël montre une importante puissance de feu. Malgré les dépôts détruits par les Israéliens et ceux saisis par l’armée libanaise, le parti chiite semble disposer encore d’importantes réserves, même au sud du Litani.

« En nous référant aux sources israéliennes qui avançaient avant la dernière guerre le chiffre de 150 000 projectiles et l’annonce par Israël de la destruction de 70 % de l’arsenal, il resterait donc 45 000 missiles. De quoi soutenir l’effort de guerre pendant des mois », déclare le général Elias Farhat.

35 000 combattants
Le type d’armement utilisé par le Hezbollah a également retenu l’attention des observateurs. En plus des différentes variantes du missile antichar russe Kornet, le parti chiite a introduit dans la bataille actuelle le missile iranien Almas 2 et 3, capable de déjouer les leurres Trophy déployés par les chars Merkava-4 israéliens. Le 18 mars, le Hezbollah a tiré, pour la première fois, un projectile sur la ville d’Ashkelon, située à 200 km de la frontière, montrant ainsi qu’il dispose de missiles lourds de longue portée et de haute précision.

Sur le plan des effectifs, il est difficile de fournir un chiffre exact des capacités de mobilisation du Hezbollah. La seule information officielle jamais donnée à ce sujet est venue de la bouche de Hassan Nasrallah, lorsqu’il avait avancé le chiffre de 100 000 combattants.

En juin dernier, le parti chiite avait organisé à la Cité sportive de Beyrouth « le plus vaste rassemblement de scouts au monde », avec la participation de 76 000 jeunes âgés de 6 à 17 ans. « Une projection permet de dire que le Hezbollah disposerait de 35 000 combattants actifs et peut mobiliser 50 000 réservistes », nous déclare une source de sécurité libanaise.

Le parti chiite joue son va-tout sur le champ de bataille. S’il n’est pas vaincu, il est confiant que les revers politiques qu’il a subis ces derniers mois seront facilement absorbés. S’il est défait, il aura appliqué, à la lettre, son idéologie husseiniste (du troisième imam des chiites duodécimains, Hussein, tué à la bataille de Kerbala, en 680)… celle du sacrifice absolu.

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