Son bilan en 24 mois ne semble pas séduire cette diaspora qui s’est tant mobilisé pour faire élire Bassirou Diomaye Faye. Aujourd’hui à Abidjan et à l’intérieur du pays, c’est une diaspora à majorité très vexée et déçue qui regarde les acquis du Sénégal chuté au détriment des « guéguerres inappropriées » du duo Sonko-Diomaye. Après ans de gouvernance, Bassirou Diomaye incarne-t-il encore la confiance des Sénégalais de la Diaspora ? Peu ou prou, les Sénégalais de Côte d’Ivoire demeurent subrepticement divisés sur la question, mais dénonce activement une « cohabitation improductive »
Ils avaient voté massivement, en 2024, pour porter Bassirou Diomaye Faye à la magistrature suprême. Deux ans plus tard, les Sénégalais établis en Côte d’Ivoire restent bouche bée face au désespoir. Entre ceux qui évoquent un « bilan zéro » et ceux qui appellent à la patience face à l’héritage alourdi par l’ancien régime, un point semble faire consensus : la relation entre le président et son Premier ministre, Ousmane Sonko, est perçue comme une source de blocage. À Koumassi, Adjamé, Bassam ou Treichville, la parole de la diaspora, pourtant l’un des soutiens les plus actifs de la campagne électorale, s’exprime avec une franchise rare. Linfodrome a recueilli ces témoignages, entre colère, espoir résiduel et interrogations.
Un « bilan zéro » et des promesses non tenues
La déception est le sentiment qui domine chez une large part des Sénégalais rencontrés dans les quartiers populaires d’Abidjan. « Rien de concret de ce qu’il avait promis », résume l’un d’eux, la voix empreinte de lassitude. Emploi, réduction du train de vie de l’État, baisse des taxes : les engagements de campagne peinent à se matérialiser sur le terrain. Au contraire, plusieurs interlocuteurs pointent le renvoi de plus de 30 000 travailleurs de la fonction publique, une mesure qui a aggravé le chômage selon eux. « Les commerçants sont fatigués, tout le monde est fatigué », ajoute un autre. Ce sentiment d’immobilisme contraste avec les réalisations attribuées à l’ancien président Macky Sall. Ponts, métro, financements pour les femmes et les jeunes : plusieurs membres de la diaspora citent ces infrastructures comme des repères tangibles d’une gestion antérieure qu’ils disent aujourd’hui regretter. « Avant d’arriver au pouvoir, ils ont promis, et aujourd’hui on est déçus », lâche un commerçant de Koumassi, qui conclut : « Le bilan de Diomaye Faye en deux ans, c’est zéro. »
Il n’y a pas de travail à Dakar, les gens sont obligés d’immigrer. Ici en Côte d’Ivoire, on nous demande d’être solidaires
Un autre Sénégalais, rencontré à Marcory, résume son désenchantement par l’absence de perspectives. « Il n’y a pas de travail à Dakar, les gens sont obligés d’immigrer. Ici en Côte d’Ivoire, on nous demande d’être solidaires, mais nous-mêmes on n’y arrive pas. » Il attend du président qu’il donne « beaucoup de courage pour travailler », sans grande illusion sur un changement rapide. Certains témoins vont plus loin dans la critique. « C’est un président qui prend une nation et marche sur la tête des autres », déclare Mustapha Ndiaye. Selon lui, Dieu a désigné Diomaye Faye, et celui-ci doit assumer seul ses responsabilités. « Chasse Sonko et fais ton travail. Même si c’est un seul mandat, fais-le correctement. Deux chefs dans un même endroit, ça ne marche pas. Deux lions ne peuvent pas être dans la même forêt. » Cette défiance à l’égard du Premier ministre, perçu comme l’ombre portée du président, traverse de nombreux récits.
La question de la cohabitation exécutive : « Un président dominé par son Premier ministre »
L’expression revient comme un leitmotiv : « guéguerres inappropriées », « deux lions dans la même forêt ». Pour une partie de la diaspora, le problème ne tient pas tant aux politiques publiques qu’à l’organisation du pouvoir à Dakar. « En tant que président de la République, il ne faut pas avoir un Premier ministre qui te contredit. Quand tu décides, il vient dégommer », s’indigne un Sénégalais d’Adjamé. Cette perception d’un leadership dilué nourrit un sentiment d’impuissance. « Jusqu’à présent, nous n’avons rien vu de ce qu’ils pensaient », regrette un autre, qui appelle le président à « arrêter d’entretenir les Sénégalais avec des journées de citoyens » et à « mettre le pays en confiance par le travail ». La comparaison avec Macky Sall, présenté comme un chef d’État ayant su imposer sa marque, revient fréquemment pour souligner, par contraste, l’effacement supposé de Diomaye Faye. Pourtant, tous ne partagent pas ce diagnostic. Pape Niass, habitant de Koumassi, reconnaît des progrès, notamment consulaires. « Au consulat, avant il fallait attendre un à trois mois pour un passeport. Aujourd’hui, en trois jours c’est réglé. » Il voit dans le président un homme jeune et ambitieux, victime d’un héritage budgétaire difficile. « L’ancien régime a laissé une dette énorme. Pour combler ce retard, il faut du temps. Avec un seul mandat, ils ne pourront pas tout faire. » Il appelle à l’unité du duo président-Premier ministre : « Ils étaient ensemble au départ, ils doivent rester unis pour avancer. »
Diaspora oubliée
Les Sénégalais de Côte d’Ivoire se plaignent d’un manque de considération. « La diaspora a obtenu, mais aujourd’hui on nous oublie », résume un commerçant. Les doléances sont précises : meilleure prise en compte des enfants nés à l’étranger pour l’accès aux études supérieures, facilitation des transferts de fonds, amélioration des services consulaires. Cheikh Fall, président des Sénégalais de Koumassi, exprime cette attente avec mesure. « Nous ne nous sentons pas totalement concernés par certaines décisions. Dans son gouvernement, il y a des personnes qui, selon nous, ne prennent pas suffisamment en compte les réalités de la diaspora. » Il souhaite que l’État sénégalais facilite l’orientation des bacheliers installés en Côte d’Ivoire vers les universités du pays. Dame Camara, un travailleur de Marcory, abonde : « Qu’a-t-il fait pour la diaspora ? Non, non, rien. » Il demande au président de « considérer » ceux qui, de l’étranger, contribuent à l’économie nationale par leurs transferts d’argent. Une absence de reconnaissance qui, pour plusieurs, ajoute à la déception. Tous ne sont toutefois pas dans la rupture. Pape Niass rappelle qu’il a voté pour Diomaye Faye et se sent donc « concerné » par ses décisions. « J’attends de lui qu’il crée de bonnes conditions pour permettre aux citoyens d’évoluer, même s’il ne peut pas donner directement du travail à chacun. » Il voit dans la prolongation du mandat au-delà d’un seul quinquennat la seule possibilité d’un véritable changement.
« Depuis qu’ils sont là, aucun changement. Ils n’ont qu’à montrer ce qu’ils ont fait. Ce sont des menteurs », lance Mustapha Ndiaye.
Lui et d’autres fixent un horizon : l’élection de 2029. « On les attend. » L’évocation récente de la mort d’étudiants lors de manifestations, attribuée par certains à l’action des forces de l’ordre, a encore durci les positions. Pourtant, quelques voix appellent à ne pas tout jeter. Un Sénégalais d’Adjamé, qui souhaite garder l’anonymat, tempère : « Deux ans, ce n’est pas assez pour juger un mandat. Mais il faut qu’ils arrêtent de se diviser. Le président doit reprendre la main. » Pour lui, l’essentiel est que Diomaye Faye « travaille et arrête les guéguerres ». Linfodrome a tenté de recueillir la position officielle du PASTEF en Côte d’Ivoire. La section locale, divisée entre pro-Diomaye et pro-Sonko, s’est finalement réservée tout commentaire. Un silence qui, aux yeux de plusieurs membres de la diaspora, en dit long sur les fractures internes du parti au pouvoir. Le message adressé au président par Cheikh Fall résume l’attente collective : « Qu’il se concentre sur les véritables problèmes du Sénégal. Aujourd’hui, la population souffre. Les conditions de vie sont difficiles. Il doit agir pour améliorer concrètement la situation. » Rendez-vous est pris dans trois ans, lorsque le premier quinquennat s’achèvera. D’ici là, la diaspora ivoirienne, déçue mais pas résignée, continuera de scruter les actes plus que les paroles.



