C’est une analyse qui ne laisse personne indifférent. Sous le titre sans équivoque « De la République à la tribu : Le recul gabonais. Être ou n’être plus, qui sommes-nous ? », Alice Adibet, femme politique engagée et ancienne candidate aux législatives de 2023 pour les Gabonais de l’étranger, signe un réquisitoire contre le nouveau Code de la nationalité gabonaise. Ce texte, publié selon elle « en catimini » par ordonnance le 26 février 2026, concentre tous les griefs : brutalité, caractère restrictif, dérive discriminatoire.
L’auteure ne se contente pas d’une indignation de surface. Avec une plume acérée, didactique et souvent incisive, elle alerte sur un danger précis : priver de nombreux jeunes Gabonais de leur droit à la nationalité, les exposant ainsi à l’apatridie et à une vulnérabilité administrative extrême. Entre les lignes, affleurent la stupeur et l’inquiétude : ce code pourrait, si l’on n’y prend garde, renforcer les inégalités intérieures, nourrir une xénophobie latente et heurter de plein fouet les principes de la Constitution gabonaise ainsi que les engagements internationaux du pays.
« Qui t’a dit que tu étais d’ici ? » : la rupture avec l’esprit républicain
L’universitaire Romuald Assogho Obiang, enseignant-chercheur à l’Université Omar Bongo de Libreville, salue d’ailleurs la portée de cette tribune. Selon lui, « étayée par une analyse circonstanciée des dispositions essentielles et par des références comparatives ciblées avec l’Afrique du Sud sous le long régime ségrégationniste de l’apartheid, Alice Adibet révèle à la conscience collective ce que les griots de service sont mobilisés à cacher à l’opinion peu avertie ». Une manière de dire que le débat, pourtant fondamental, reste confisqué. L’auteure conclut son plaidoyer par une interpellation directe à ses compatriotes : « Allons-nous laisser passer ce texte parce qu’il n’est pas encore appliqué ? Ou allons-nous nous souvenir que c’est précisément quand les lois mauvaises ne sont pas encore appliquées qu’il est encore temps de les combattre ? » Gravité des mots, urgence de l’heure. Pour comprendre la radicalité du changement, il faut revenir à l’ancien code, la loi n°37/98 de 1999. Celui-ci avait une vertu rare dans la sous-région : la clarté, la brièveté, l’égalité. Il posait que la nationalité gabonaise naît du lien juridique avec l’État né le 17 août 1960. Ni le sang, ni les ancêtres, ni une prétendue authenticité ethnique. L’État. La République. Trois mots d’une force constitutionnelle absolue, garantissant que tous les Gabonais le sont au même titre.
L’ordonnance de 2026 a purement et simplement effacé ces trois mots. À la place, elle institue la notion d’« ascendance autochtone », définie comme le rattachement biologique, linguistique, culturel, spirituel et historique à des populations « établies sur le territoire avant la mise en place des institutions étatiques modernes ». Que dit cette formulation ? Que l’on ne vous demande plus de vous rattacher à la République, mais de prouver que vos ancêtres précèdent l’État lui-même. La question devient alors immédiate : qui va décider quels ancêtres comptent ? Qui va trancher entre le vrai autochtone et le faux ? Sur quelle carte, sur quel registre, avec quel instrument de mesure ? L’histoire du continent est pleine de ces classements arbitraires, souvent tragiques. Alice Adibet n’hésite pas à convoquer le précédent sud-africain de l’apartheid. Sous ce régime, les « homelands » assignaient chaque Noir à un territoire d’origine supposé, à une ethnie d’appartenance décidée par d’autres. Le régime de Pretoria ne se présentait pas comme ségrégationniste, mais comme « organisateur » de la tradition. Pourtant, le verdict de l’histoire est implacable. Dès lors, la différence logique entre classer les hommes par homelands et les classer par ascendance autochtone mérite d’être posée, sans détour.
Trois catégories de Gabonais : Une pyramide civique aux conséquences concrètes
L’ordonnance crée trois strates de citoyens : les « Gabonais d’origine », les « Gabonais par filiation », les « Gabonais d’adoption ». Ce ne sont pas de simples distinctions administratives. Ce sont des étages, une hiérarchie officielle. Et selon l’étage où l’on se trouve, les droits ne sont pas les mêmes. Les naturalisés, ceux nés de parents étrangers, ceux qui ont acquis la nationalité par mariage, ils sont certes Gabonais, mais de seconde main. Interdiction d’accéder à la magistrature, aux fonctions ministérielles, au cabinet présidentiel. Dix années d’attente avant de pouvoir siéger au moindre conseil municipal, sans même la possibilité d’en présider la séance. Prenons un exemple concret : cet homme né d’un père camerounais et d’une mère gabonaise, ayant grandi, étudié et travaillé toute sa vie à Libreville, se voit relégué au rang de Gabonais d’adoption. Il ne pourra être juge ni ministre. Il paiera ses impôts, en revanche, comme tout un chacun. Sous l’apartheid, la loi sur l’enregistrement de la population classait chaque individu dans une catégorie raciale : Blanc, Coloured, Indien, Bantou. Cette classification déterminait le lieu de résidence, l’école fréquentable, la fonction autorisée. Les bureaucrates de Pretoria parlaient de « différenciation ». Le monde entier a fini par employer un autre vocabulaire. La question posée par Adibet est donc légitime : quand la loi fabrique des catégories de citoyens aux droits inégaux, à quel moment cesse-t-on de parler de différenciation pour commencer à parler de discrimination ?
Déchéance sans procès : Une arme entre les mains du pouvoir
L’article 45 de l’ordonnance dispose que la naturalisation relève du « pouvoir discrétionnaire » du président de la République. Il peut accorder ou refuser sans justification ni recours. La nationalité devient une grâce royale, un cadeau consenti à la seule volonté du chef. Mais le plus grave réside à l’article 64, qui permet la déchéance de nationalité pour « actions subversives et déstabilisatrices ». Sans procès. Sans tribunal. Par simple décret présidentiel, sur rapport des ministres de la Justice et de la Défense. On peut ainsi retirer à un Gabonais son appartenance à sa propre nation sans qu’il ait le droit de se défendre devant un juge. Que signifie « action subversive » au Gabon en 2026 ? Dans un pays où les réseaux sociaux ont déjà été coupés, où la parole critique est surveillée, où des militaires non mandatés par les urnes exercent le pouvoir. L’histoire sud-africaine est de nouveau éclairante : la loi sur la suppression du communisme de 1950 permettait de « bannir » un individu, priver de droits civiques, interdire de réunion, de publication, de déplacement, sur simple décision ministérielle, pour des actions si largement définies qu’elles visaient toute opposition. Nelson Mandela fut banni avant d’être emprisonné, Desmond Tutu frôla le bannissement. Le filet était conçu pour attraper quiconque dérangeait. Dès lors, une loi qui autorise la déchéance de nationalité sans procès pour des actes non définis avec précision protège-t-elle les citoyens, ou protège-t-elle le pouvoir contre les citoyens ?
On peut ainsi retirer à un Gabonais son appartenance à sa propre nation sans qu’il ait le droit de se défendre devant un juge.
C’est la méthode qui devrait troubler. Ce texte fondamental a été promulgué par ordonnance, en intersession parlementaire, sans débat national, sans consultation publique, sans même que les parlementaires élus en octobre 2025 aient pu en discuter une seule ligne. L’ancienne loi de 1999 avait été délibérée et votée, fruit d’un passage, imparfait certes, devant les représentants du peuple. Le général Oligui Nguéma a préféré le bureau fermé à l’arène ouverte. Les réformes que l’on croit justes, on les soumet au débat, on les défend, on répond aux objections. Les réformes fragiles, contestables, indéfendables à la lumière du jour, on les signe dans le silence. Le régime de Pretoria légiférait aussi hors de tout contrôle démocratique : les lois d’apartheid étaient votées par les Blancs pour les Blancs sur les Noirs. Ici, l’ordonnance n°0004/PR/2026 a été signée par des militaires, pour des raisons jamais expliquées publiquement. Un pouvoir qui fuit le débat sur la nationalité cherche à protéger quoi, sinon lui-même ?
La contradiction ultime : une porte pour l’étranger, une trappe pour le citoyen de souche
L’ordonnance maintient le droit du sol différé : un enfant né au Gabon de deux parents étrangers peut revendiquer la nationalité à sa majorité, sous conditions de résidence. Il entre. La loi lui ouvre une porte. Mais dans le même texte, un Gabonais de souche, né ici, de parents nés ici, dont les ancêtres précèdent les institutions, peut se voir déchu de sa nationalité par décret présidentiel, sans procès, pour une « action subversive » non définie. L’un acquiert. L’autre peut perdre. L’un entre par la grande porte ; l’autre peut tomber par une trappe que l’État a installée sous ses pieds, à son insu, en pleine nuit parlementaire. C’est le paradoxe nu de ce texte : une ordonnance qui se dit protectrice de la gabonité arme en l’État contre ceux qu’elle prétend protéger. Ce n’est plus un code de la nationalité, mais un instrument de domestication civique, une laisse juridique dont le pouvoir tient l’autre extrémité. La question vertigineuse devient : être Gabonais de naissance est-il encore une protection, ou déjà une exposition ?
Où allons-nous ?
Soyons précis : nous ne sommes pas en Afrique du Sud de 1950. Oligui Nguéma n’est pas Hendrik Verwoerd. Ce texte, aussi dangereux soit-il dans sa logique, n’a pas encore produit les horreurs de l’apartheid. Mais l’apartheid non plus ne s’est pas construit en un jour. Il a commencé par des lois, des classifications, des catégories d’appartenance décidées d’en haut, par la conviction que l’État avait le droit de trier les hommes. Il a commencé par des textes que des juristes ont rédigés avec soin, que des ministres ont signés avec conviction, et que des peuples ont laissé passer faute d’avoir compris, à temps, où ils menaient. L’ordonnance n°0004/PR/2026 porte en elle cette logique. Pas encore ses crimes. Mais déjà sa philosophie : celle d’un État qui se croit en droit de définir, classer, hiérarchiser et sanctionner l’appartenance de ses propres enfants à leur propre nation. La question finale appartient à tous : allons-nous laisser passer ce texte parce qu’il n’est pas encore appliqué ? L’histoire du monde n’a jamais pardonné à ceux qui ont tu leur désaccord au moment où il aurait encore pu changer quelque chose. Elle ne pardonnera pas davantage.



