Le 27 avril 1960, à minuit, le Togo proclame solennellement son indépendance, mettant fin à des décennies de tutelle française. Sylvanus Olympio, leader du Comité de l’unité togolaise (CUT), devient le premier président de la jeune République.
Un an plus tard, le 27 avril 1961, c’est au tour de la Sierra Leone d’accéder à l’indépendance. Colonie britannique depuis le début du XIXe siècle, le pays devient un dominion au sein du Commonwealth, avec Sir Milton Margai, leader du Sierra Leone People’s Party (SLPP), comme Premier ministre.
Le Togo souverain
Ce petit territoire d’Afrique de l’Ouest, ancien protectorat allemand puis partagé après la Première Guerre mondiale entre la France et la Grande-Bretagne, accède ainsi à la souveraineté dans un contexte régional mouvant. Quatre ans plus tôt, le Togo britannique avait été rattaché à la Gold Coast, qui devenait le Ghana indépendant en 1957, une configuration que les Éwé des deux côtés de la frontière n’avaient pas souhaitée. Le refus d’une annexion au Ghana, proposée par Kwame Nkrumah en février 1960, confirme la voie togolaise vers un État séparé. La marche vers l’indépendance du Togo français avait été jalonnée par plusieurs étapes. Après la Seconde Guerre mondiale, le territoire passe sous tutelle des Nations unies, avec la France comme puissance administrante. En 1956, un référendum approuve le statut de république autonome. C’est la victoire écrasante du CUT aux élections du 28 février 1958, supervisées par l’ONU, qui accélère le processus. Olympio, exilé sous la pression coloniale, devient Premier ministre. La levée de la tutelle en novembre 1958 ouvre la voie à la proclamation d’indépendance, effective le 27 avril 1960.
Le refus d’Olympio provoque, dans la nuit du 12 au 13 janvier 1963, le premier coup d’État de l’Afrique indépendante.
Dans son discours fondateur, Olympio insiste sur la souveraineté économique et monétaire : le Togo se dote d’une monnaie nationale, rompant symboliquement avec le franc CFA. Une politique d’austérité budgétaire est engagée pour réduire la dépendance vis-à-vis de l’ex-puissance coloniale. Le nouveau président hérite pourtant d’un pays fragmenté. Les rivalités entre le CUT, majoritaire dans le sud éwé, et le Parti togolais du progrès (PTP) de Nicolas Grunitzky, soutenu par le nord, ne disparaissent pas avec l’indépendance. Les élites du nord, souvent issues de l’armée, se sentent marginalisées. Très vite, Olympio gouverne de manière autoritaire : le multipartisme est aboli en 1961, la constitution modifiée pour renforcer les pouvoirs présidentiels. Cette mainmise suscite des mécontentements, notamment chez les anciens soldats démobilisés de l’armée française qui réclament leur réintégration. Le refus d’Olympio provoque, dans la nuit du 12 au 13 janvier 1963, le premier coup d’État de l’Afrique indépendante. Le président est assassiné, et Gnassingbé Eyadéma alors simple sergent, émerge comme l’une des figures du putsch. S’ouvre alors une longue période d’instabilité et de régimes militaires qui allait marquer le Togo pour un demi-siècle.
La Sierra Leone, dominion du Commonwealth
La cérémonie de Freetown est sobre, mais l’événement est de taille : la Sierra Leone devient le centième État membre des Nations unies le 27 septembre suivant. Contrairement au Togo, elle opte pour une transition progressive, négociée à Londres dès le printemps 1960 entre Margai et le secrétaire britannique aux Colonies. L’aide financière britannique accompagne l’indépendance, et la reine Élisabeth II reste chef de l’État, représentée par un gouverneur général. Milton Margai, médecin de formation respecté, incarne une voie modérée. Il parvient à maintenir un fragile équilibre entre les différentes ethnies mendé, temné, limba et les intérêts des créoles de Freetown. Les premières élections post-indépendance, en 1962, confirment la domination du SLPP. Mais le régime reste démocratique, avec une opposition tolérée. Ce calme est pourtant trompeur. Les rivalités entre le nord et le sud, ainsi que la corruption naissante, fragilisent les institutions. À la mort de Milton Margai en avril 1964, son frère Albert Margai lui succède. Moins consensuel, Albert tente d’instaurer un parti unique et de renforcer les liens avec les anciennes puissances coloniales. Son mandat est marqué par une dégradation des libertés et des accusations de détournements. Le 23 mars 1967, un coup d’État militaire renverse Albert Margai, plongeant la Sierra Leone dans une instabilité chronique qui allait conduire, vingt-quatre ans plus tard, à une guerre civile dévastatrice (1991-2002). La fragile démocratie des premières années n’aura donc pas survécu aux tensions ethniques et à la mauvaise gouvernance.
La vie après l’indépendance
Le parallèle entre le Togo et la Sierra Leone ne s’arrête pas à la date du 27 avril. Dans les deux cas, l’indépendance fut acquise par des voies légales et négociées, avec une relative absence de violence anticoloniale. Dans les deux cas, les premiers dirigeants, Sylvanus Olympio et Milton Margai, étaient des élites occidentalisées, modérées et soucieuses de préserver les liens avec l’ancienne métropole tout en affirmant une souveraineté nationale. Mais dans les deux cas, la démocratie libérale ne résista pas aux clivages internes et à l’impatience des jeunes officiers. Au Togo, l’assassinat d’Olympio en 1963 inaugure une ère de régimes militaires autoritaires : Nicolas Grunitzky (1963-1967), puis Gnassingbé Eyadéma (1967-2005) et son fils Faure Gnassingbé (2005 à nos jours). La famille Eyadéma règne sans partage, verrouillant l’appareil d’État et réprimant toute opposition. En Sierra Leone, après le coup d’État de 1967, la politique reste dominée par les militaires, avec une brève parenthèse civile (1968-1992) avant la guerre civile. Le pays ne retrouve une stabilité relative qu’au début des années 2000, après l’intervention britannique et la mise en place d’un régime civil.
Ces deux indépendances du 27 avril, l’une francophone et sous tutelle onusienne, l’autre anglophone et dominion, signale la diversité des processus de décolonisation en Afrique de l’Ouest. La fête nationale togolaise reste fixée au 27 avril, symbole d’une souveraineté conquise sans effusion de sang mais rapidement confisquée par les armes. La Sierra Leone, elle, célèbre son indépendance le même jour, mais son histoire postcoloniale a été davantage marquée par la guerre que par la commémoration pacifique. Aujourd’hui, les deux pays peinent encore à tourner la page de ces décennies de violences et de gouvernance chancelante. Les leçons du 27 avril 1960-1961 sont, soixante-six ans plus tard, toujours à méditer.



