La hausse des droits menace la mobilité des jeunes africains. Etudier en France devient désormais un grand luxe. Les frais d’inscription des étudiants ivoiriens ont multiplié par seize en un laps de temps. C’est une mesure de 2019 qui s’applique enfin dans les universités et Strasbourg fait cavalier seul avec des étudiants menacés de radiation. Près de 12 000 étudiants ivoiriens sont actuellement inscrits dans les universités et grandes écoles françaises.
La France demeure la première destination de mobilité internationale pour les jeunes Ivoiriens, attirés par des formations réputées en droit, sciences politiques, économie, sciences et STAPS, lettres et sciences humaines. Mais cette traditionnelle passerelle pourrait se fissurer. Un décret publié par le ministère français de l’Enseignement supérieur, le mercredi 20 mai 2026, vient en effet de rendre effective une mesure jusqu’alors peu appliquée : des droits d’inscription différenciés pour les étudiants extracommunautaires, avec des hausses spectaculaires. Dès la rentrée prochaine, un étudiant non européen devra s’acquitter d’environ 2 895 euros par an en licence (contre 178 euros auparavant) et 3 941 euros en master (contre 254 euros). Soit une multiplication par seize.
Une mesure de 2019 enfin appliquée, les universités sous tension
Le dispositif, baptisé « Bienvenue en France », avait été lancé en 2019 mais très peu d’universités l’avaient mis en œuvre, jugeant la hausse contraire à leurs valeurs d’ouverture. Désormais, le gouvernement de Philippe Baptiste, ministre de l’Enseignement supérieur, entend serrer la vis. Le nouveau plan « Choose France For Higher Education » impose une réduction progressive des marges d’exonération et d’ici septembre 2028, les universités ne pourront plus exempter que 20 % des étudiants extracommunautaires concernés, contre près de la totalité auparavant. Seuls les étudiants déjà engagés dans un cycle conservent leurs avantages. Le ministère veut attirer des profils à « fort potentiel », sur le modèle anglo-saxon, en contrepartie d’une facilitation des visas de travail post-études. Mais cette logique, financièrement attractive pour l’État français, est jugée injuste et incohérente par les syndicats étudiants et enseignants. Des rassemblements ont eu lieu dès le 12 mai, et une nouvelle journée de mobilisation nationale est appelée pour le 26 mai. Les étudiants les plus touchés sont ceux originaires d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne, qui constituent le gros des effectifs étrangers dans les facultés françaises. En Côte d’Ivoire, la nouvelle est accueillie avec consternation. La plateforme Campus France Côte d’Ivoire, par laquelle transitent toutes les candidatures, pourrait voir le nombre de dossiers chuter dans les années à venir, préviennent certains observateurs.
Strasbourg fait cavalier seul, des étudiants menacés de radiation
Si la plupart des universités françaises continuent de refuser d’appliquer ces droits différenciés, l’université de Strasbourg fait figure d’exception. Elle applique à la lettre le plan « Bienvenue en France », et menace désormais de radiation une quarantaine d’étudiants extracommunautaires inscrits en master qui n’ont pas réglé les 3 941 euros exigés. Parmi eux, Mohammed, un étudiant sénégalais, a reçu un courriel l’informant que son inscription en master 2 allait être annulée. « Je n’ai jamais été informé de l’application de tarifs différenciés au moment de mon inscription en mai 2025 », confie-t-il. D’autres universités où il a étudié (Sorbonne et Paris-Nanterre) refusent d’appliquer ce principe. « Si on m’avait informé, je ne me serais pas mis dans cette situation. » L’université de Strasbourg assume sa politique. Sa présidente, Frédérique Berrod, rejette l’accusation de « harcèlement financier ». Selon elle, tous les étudiants concernés avaient connaissance des frais dès leur inscription, et les sommes récoltées sont réinvesties dans l’accueil des étudiants internationaux (services de santé, horaires élargis des bibliothèques). Sur les 310 étudiants extracommunautaires inscrits en master, une quarantaine sont en impayé. L’université rappelle que la majorité des non-Européens sont exonérés (ceux inscrits en licence, par exemple), et que ceux qui doivent payer sont en capacité de le faire. Pourtant, les témoignages d’étudiants en difficulté abondent. Rhania, une étudiante algérienne en sciences politiques à Paris-1 Panthéon-Sorbonne, explique que le paiement de 4 000 euros par an pour un master remet en cause son projet : « Je galère déjà pour me nourrir, me loger. » À la Sorbonne, une partie des enseignants a voté la rétention des notes pour faire pression. Victor, enseignant d’histoire, précise : « On corrige les copies, on attribue les notes, mais on décide de ne pas les transmettre à l’administration afin d’enrayer le fonctionnement de l’université. »
Mobilisation syndicale et des craintes pour la coopération académique
À Strasbourg, la contestation est vive. Une intersyndicale (étudiants et enseignants) dénonce une mesure « xénophobe et discriminatoire ». Pascal Maillard, enseignant de littérature française et secrétaire du Snesup-FSU, affirme que le seuil d’exonération de 10 % n’est pas atteint (il serait à 9,8 %), et qu’il serait donc possible d’exonérer les 40 étudiants menacés sans risquer de sanction. Il juge également que ces tarifs risquent de priver la France de jeunes chercheurs africains : « Ces étudiants, lorsqu’ils font un master, sont susceptibles de devenir doctorants. Ce sont des axes de recherche qu’on est en train de supprimer. » L’université de Rennes 2, elle, refuse d’appliquer la mesure. Son président, Vincent Gouëset, explique : « Ce n’est pas aux étudiants internationaux, en particulier les moins favorisés, les étudiants africains, de payer ou de subir notre déficit. Les gains seraient une goutte d’eau face au déficit, mais l’effet serait dissuasif. » Dès la rentrée 2026, une autre mesure viendra alourdir la situation des étudiants extracommunautaires non boursiers : la suppression de l’aide personnelle au logement (APL).
Les associations étudiantes, comme l’Association fédérative générale des étudiants de Strasbourg (AFGES), tentent de soutenir les plus démunis via des épiceries solidaires. Caroline Knab, sa présidente, constate que « les étudiants extracommunautaires représentent 50 % des bénéficiaires ». Des cagnottes ont été lancées, mais beaucoup anticipent la désinscription et cherchent déjà une université où les tarifs ne sont pas différenciés. Reste une inconnue : combien d’universités seront encore réfractaires à cette politique à la rentrée 2026 ? Le ministre Philippe Baptiste a présenté le plan « Choose France for Higher Education » le 21 avril, qui prévoit un resserrement des exonérations : les abattements partiels seraient calculés non plus sur 10 % des étudiants extracommunautaires, mais sur 10 % de l’ensemble des étudiants de l’université, ce qui réduirait encore les possibilités de dérogation. Pour les 12 000 Ivoiriens et leurs compatriotes africains, la question est désormais cruciale : la France restera-t-elle une terre d’accueil du savoir, ou deviendra-t-elle un marché de l’éducation réservé aux bourses les plus fournies ? L’avenir de la coopération universitaire franco-africaine est en jeu. En attendant, les syndicats appellent à manifester le 26 mai, et les étudiants retiennent leur souffle.



