Il aura fallu un siècle pour que la silhouette d’Abdoulaye Wade devienne, aux yeux des Sénégalais, aussi familière qu’indéchiffrable. Ce 29 mai 2026, l’ancien président fête son centenaire, un jubilé de diamant pour l’enfant serrere. Une longévité rare sur la scène politique africaine, qui lui donne des airs de monument vivant.
Pourtant, derrière le personnage officiel, l’opposant historique, l’avocat brillant, le chef de l’État sénégalais de 2000 à 2012, se profile un homme de paradoxes, de retours et de blessures intimes. Ceux qui l’ont combattu lui font preuve d’une ténacité hors norme. Ses partisans louent l’homme du « sopi » (changement) qui a dompté le pouvoir socialiste après 38 ans de règne sans partage. Mais Wade, qui a souvent brouillé les pistes, n’a jamais été un personnage aussi simple.
L’avocat, l’opposant et la longue marche
Officiellement, Abdoulaye Wade est né le 29 mai 1926 à Saint-Louis, dans une famille aisée de commerçants. Officiellement seulement, car l’intéressé a lui-même entretenu le mystère sur son âge réel . Un jour, il racontait avoir couru enfant derrière le cheval d’Ahmadou Bamba, mort en 1927, ce qui ne cadrait pas avec la date officielle. Interrogé des années plus tard, il éludait. « Je suis en bonne santé. Mon père est mort à 101 ans, ma grand-mère à 121 ans. Dans ma famille, on connaît la longévité. » Ce rapport ludique au temps raconte déjà une part de l’homme. Wade n’a jamais aimé les cas dans lesquels on voulait l’enfermer. Élève brillant, il poursuit des études en France après l’école William Ponty. Au lycée Condorcet, puis dans les facultés de Besançon, Dijon, Grenoble et la Sorbonne, il accumule les diplômes en droit, sciences économiques et lettres. À Paris, il s’engage dans la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF), véritable pépinière de futurs dirigeants africains, et défend les combattants algériens du FLN. De retour à Dakar en 1958, il devient avocat et prend rapidement une réputation de ténor.
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Le premier choc politique survit en 1962-1963. Le Sénégal connaît une crise ouverte entre le président Léopold Sédar Senghor et son Premier ministre Mamadou Dia. Ce dernier est arrêté pour « tentative de coup d’État ». Me Wade fait partie de ses défenseurs. Malgré ses efforts, Dia est condamné à la prison à perpétuité. Un demi-siècle plus tard, Wade confiera avoir été « très malheureux » de n’avoir pu éviter une sentence qu’il jugeait « injuste et très sévère ». Ce moment a nourri la méfiance envers le pouvoir concentré entre quelques mains. En 1974, Wade obtient de Senghor l’autorisation de créer un parti. Ce sera le Parti démocratique sénégalais (PDS). Senghor, amusé par les ruses de son cadet, le surnomme « Ndiombor » le lièvre futé en wolof. Le PDS devient vite le principal réceptacle des frustrations face à l’immobilisme du parti unique. Wade se présente à la présidentielle de 1978 face à Senghor, puis 3 fois face à Abdou Diouf, successeur de Senghor à partir de 1981. Trois défaites, deux incarcérations, une traversée du désert. En 1994, après des émeutes meurtrières à Dakar, il est à nouveau emprisonné. Beaucoup alors entrent dans sa carrière. D’autant qu’à sa sortie de prison, il accepte d’entrer dans un gouvernement Diouf comme ministre d’État . Ses détracteurs crient à la compromission. « Il est allé à la soupe », dit-on dans les chaumières. Mais c’est mal connaître l’homme du « sopi ».
2000, l’année de l’impensable
À l’approche de l’an 2000, Wade semble épuisé. Il se retire dans sa maison de Versailles, près de Paris, et laisse entendre qu’il pourrait passer la main. Pourtant, au Sénégal, son numéro deux, Idrissa Seck, prépare les troupes. Deux éléments changent la donne. La mise en place d’un observatoire électoral qui garantit une transparence relative, et l’éclatement du Parti socialiste, avec la dissidence de figures comme Djibo Leyti Ka et Moustapha Niasse. En octobre 1999, Wade rentre à Dakar. Son accueil est une marée humaine : des centaines de milliers de « sopistes » l’accompagnent de l’aéroport à sa villa du Point E. Surtout, trois figures de l’extrême gauche à savoir Abdoulaye Bathily, Amath Dansokho et Landing Savané se rallient à sa candidature. L’alliance peut sembler contre nature : Wade est un homme de droite, soutenu en France par le libéral Alain Madelin. Mais l’objectif commun est d’abattre « l’État-PS », dépasse les clivages idéologiques. Le 27 février 2000, pour la première fois depuis l’indépendance, le candidat du pouvoir est mis en vote.
Diouf vire en tête avec 41,3 % des voix, mais Wade le talonne à 31 %. Le troisième homme, Moustapha Niasse (16,7 %), appelle ses électeurs à voter Wade au deuxième tour.
Le 19 mars, Wade l’emporte avec 58,5 % des suffrages. Diouf reconnaît sa avec élégance. L’impensable arrivée au Sénégal. Un opposant historique accède au pouvoir par les urnes, sans conférence nationale, sans coup de force. Wade devient le premier homme politique d’Afrique francophone à imposer l’alternance démocratique par les seules voix des citoyens. Son nom entre dans l’histoire. Une fois à la tête du Sénégal, Wade veut laisser une empreinte visible. Grands chantiers : autoroute Dakar-Diamniadio, nouvel aéroport international, Monument de la Renaissance africaine (cette statue de bronze de 52 mètres inaugurée en 2010 qui lui vaudra des accusations de « mégalomanie »). Réélu en 2007 dans des conditions contestées, il voit son deuxième mandat associé par la fatigue sociale, les critiques sur sa gouvernance et la place croissante accordée à son fils Karim. L’opposition l’accuse de préparer une succession dynastique. En 2012, à 85 ans officiels, il se représente pour un troisième mandat. Au soir du premier tour, il est en ballotage face à son ancien Premier ministre, Macky Sall. Au second tour, la défaite est là avec 34,2 % contre 65,8 %. Wade prend son téléphone, appelle son adversaire et le félicite. Comme Diouf douze ans plus tôt, il choisit de respecter la loi.
Un père, un fils et une dernière bataille
Après la perte du pouvoir, un autre combat s’impose à celui de son fils Karim. Ancien super-ministre au début des années 2010, Karim Wade est arrêté en avril 2013 et condamné en 2015 à six ans de prison pour enrichissement illicite, peine qu’il conteste. Derrière le stratège politique, les Sénégalais découvrent alors un père meurtri. Abdoulaye Wade mène une intense campagne diplomatique auprès de plusieurs chefs d’État africains et du Qatar . Il n’hésite pas à qualifier le président Macky Sall de « descendant d’esclaves » et d’« anthropophage », des outrances qui lui attirent les foudres de l’opposition, mais qui montre à quel point l’affaire l’a touché dans sa chaise. Le 2 juin 2016, Macky Sall annonce la libération prochaine de Karim Wade. Le 24 juin, la grâce présidentielle est signée. Karim s’envole pour le Qatar, où il réside encore. Ce jour-là, l’homme du « sopi » remporte ce qui est sans doute sa dernière grande bataille, la plus intime. L’image d’un vieux lion défendant son fils efface provisoirement celle du président contesté.
Aujourd’hui centenaire, Abdoulaye Wade vit entre Versailles et Dakar. Son nom reste associé à une idée forte : au Sénégal, même un pouvoir installé peut être bousculé par la patience, l’organisation et le vote. C’est là son héritage le plus durable. Le centenaire a aussi incarné les ambiguïtés du pouvoir : un opposant qui, une fois aux commandes, a parfois flirté avec les excès qu’il dénonçait. Mais les Sénégalais, dans leur mémoire collective, retiennent surtout l’image des « marches bleues », du premier portable qui annonçait en direct la victoire du « sopi », et de cette nuit du 19 mars 2000 où tout a basculé. Wade, avec ses ruses, ses volte-face et ses provocations, a profondément façonné la démocratie sénégalaise. Les hommages du 29 mai 2026 diront si le pays sait rendre à ce centenaire ce que le centenaire lui a donné . Sans lui, l’histoire politique du Sénégal ne serait pas tout à fait la même.



