L’année dernière, j’ai perdu mon fils. Il était âgé de 12 ans. Il est mort dans un accident de la circulation, le 14 janvier. Cela fait donc un an. Il était mon unique enfant, puisque je n’ai pas eu un autre, en dehors de lui. J’ai 26 ans, malgré cela, la vie m’a montré des couleurs. J’ai voulu partager mon histoire avec vous, pour adoucir un peu mon chagrin.
Je fais la navette entre Lagos, Bamako et Abidjan, dans le cadre de mon commerce de produits de beauté. Mon histoire remonte à quelques années en arrière. Quand j’étais plus jeune, j’ai rencontré le père de mon fils. Je ne savais pratiquement rien de la vie. Je vivais avec ma mère, mon frère et ma sœur. Notre père est décédé un peu plus tôt. Dès le début de cette relation, je suis tombée enceinte. Mais mon copain n’a pas reconnu la grossesse. Ses parents se sont même rangés de son côté, me traitant de fille volage. Et que rien ne prouvait que c’était, effectivement, leur fils l’auteur de la grossesse. Seule, ma mère a dû s’occuper de moi. J’ai abandonné l’école pour faire de petits boulots, malgré mon état. J’ai trouvé un emploi de servante à Angré. C’est en me débrouillant ainsi que j’ai tenu le coup, jusqu’à mon accouchement. Cela avait été difficile, surtout à cause du poids de l’enfant. On a dû faire une césarienne. J’avais le soutien de ma mère qui a presque tout fait pour moi. Mes patrons, là où je travaillais, m’ont beaucoup aidée aussi. Et si je suis devenue aujourd’hui une personne qui ne manque de rien, c’est à ma patronne que je le dois. C’est vraiment une personne charitable que je n’oublierai jamais. Je lui dois tout. Elle était satisfaite de mon travail et surtout de la volonté que je mettais à le faire, malgré ma grossesse à l’époque. Après l’accouchement, je continuais de faire mon travail. Un jour, elle m’a demandé si je souhaitais faire autre chose que le travail de servante. Je lui ai dit oui. Mon rêve avait toujours été de faire du commerce, si un jour j’obtenais les moyens nécessaires. A ma grande surprise, ma patronne m’a dit que ça tombait bien, car elle avait un magasin de produits cosmétiques à Adjamé, près du grand marché. Cela faisait des années qu’elle en avait confié la gestion à une jeune femme. Cependant, cette dernière ne lui donnait pas satisfaction et elle était à la recherche d’une remplaçante, une personne digne de confiance. Je me suis vue proposer ce travail. J’ai accepté. Pour mes déplacements, c’était relativement facile, puisque j’habitais Adjamé. Une jeune fille (qui épaulait la précédente gérante) était avec moi. Les affaires marchaient. J’ai rapidement pris goût à ce nouveau métier. La chance de ma vie viendra le jour où ma patronne m’annonce qu’elle part s’installer aux Etats-Unis avec sa famille. Son mari y travaillait, il faisait les aller et retour entre la Côte d’Ivoire et les Etats-Unis. Il avait besoin de plus de stabilité et avait demandé à son épouse de le rejoindre là-bas avec les enfants. Contre toute attente, avant de partir, ma patronne m’a fait don du magasin et m’a demandé d’en faire un bon usage. Or, ce magasin rapportait beaucoup d’argent ! Madame était connue de plusieurs gros clients qui venaient s’approvisionner chez elle, pour ravitailler leurs salons de coiffure. Voilà comment, grâce à ce magasin, ma vie a complètement changé.
En voyant cela, le père de mon fils a commencé à s’intéresser de nouveau à moi. Il m’a même dit qu’il regrettait son acte, et que ce sont ses parents qui l’avaient poussé à ne pas reconnaître l’enfant. Il disait être prêt à réparer ses erreurs. J’avais déjà inscrit l’enfant à l’école, tout fait toute seule, avec le soutien de ma mère. Je ne savais pas s’il disait la vérité ou s’il venait vers moi par pur intérêt. Pour en avoir le cœur net, j’en ai parlé à ma mère. Mais celle-ci ne voulait plus entendre parler de lui et m’a même interdit de le revoir.
Ce n’est que quelque temps après ça que je suis tombée malade. J’avais des saignements et des douleurs insoutenables au niveau du bas-ventre. Après plusieurs jours de traitement, ça n’allait toujours pas. J’ai été conduite par ma mère dans une clinique, pour faire des radios. Et c’est là-bas que le médecin nous a informées que je souffrais d’une infection de l’utérus. Il s’agissait d’un cancer. C’est la première fois que j’entendais ce mot. Vu l’avancée du mal, cela nécessitait désormais une intervention chirurgicale pour supprimer l’utérus. Mais cela signifiait aussi que je ne pourrais plus faire d’enfant. Je n’avais pas le choix, si je voulais vivre. J’ai été opérée.
Après ma convalescence, j’ai repris mes activités normalement. Avec mon fils à mes côtés, j’oubliais toutes les turpitudes de la vie. Nous vivions ensemble, avec ma mère et mon frère. Ma sœur s’était mariée. Moi, j’étais indécise. Je ne savais pas si je trouverais un homme qui accepterait de vivre avec une femme qui ne pourra jamais lui donner un enfant. C’était un chagrin pour moi.
Un jour, à ma grande surprise, ma mère me dit qu’elle était certaine que ma maladie n’était pas simple. Elle pensait qu’elle avait été provoquée mystiquement par les parents de mon ex. Elle justifiait cela par le fait qu’elle aurait fait un songe à ce sujet. Personnellement, je ne savais pas s’il fallait y croire, quand bien même ce genre de choses est possible en Afrique. J’ai toujours mis ma foi en Dieu et je me dis qu’il ne peut rien m’arriver de mal, tant que je suis sous Sa protection.
L’année dernière, j’étais allée faire des courses à Bamako. J’y ai passé environ deux semaines. Un après-midi, j’étais dans un restaurant avec des amies, quand ma mère m’a appelée pour me demander de rentrer à Abidjan. Elle n’a pas voulu m’en dire plus. Mais je savais qu’il s’était passé quelque chose de grave, puisqu’elle n’arrivait pas à retenir ses larmes. Je n’ai pas pu dormir toute la nuit. Le lendemain matin, j’ai pris mon vol pour arriver à Abidjan vers midi. Une fois à la maison, ma mère s’est jetée dans mes bras, en pleurs. Et c’est là qu’elle m’annonce la terrible nouvelle : mon enfant avait trouvé la mort dans un accident, en voulant traverser la rue. Je vous assure que sur le coup, je ne savais plus où j’étais. J’aurais préféré mourir, moi aussi, à ce moment-là, tant la douleur était indescriptible. Non seulement, j’étais devenue stérile, mais mon unique enfant venait de me quitter tragiquement. La vie n’avait plus de sens pour moi. Pourquoi devrais-je continuer à vivre ?
Jusqu’à ce jour, j’ai encore du mal à me faire à l’idée que mon fils est vraiment parti. Ma mère m’a interdit d’entrer dans sa chambre. Car, lorsque je suis à la maison, il m’arrive souvent d’y entrer. Mais cela réveille des souvenirs douloureux en moi et cela me fait beaucoup pleurer. C’est pour éviter cela que, dernièrement, ma mère a rangé les affaires de l’enfant dans des cartons et bouclé la chambre. Avec la disparition de mon fils, j’ai l’impression d’avoir perdu une partie essentielle de moi. Mais avec le soutien de ma mère et de mes proches, j’essaie de reprendre goût à la vie. Et comme toujours, je m’en remets à Dieu dans cette dure épreuve. Dans cette vie, j’ai appris beaucoup de choses. Notamment le fait que tout ce qui nous arrive, de bien ou de mal, a souvent un sens que Dieu seul sait. Voilà pourquoi j’ai eu la force de vivre et d’être encore parmi vous aujourd’hui.




