Cinq ans après le M5, l’imam Dicko revient au centre du débat politique malien. Depuis Alger, Mahmoud Dicko tente de fédérer une nouvelle opposition face à la transition militaire malienne. Du M5-RFP à la CFR, c’est un lent effacement et le retour stratégique de Mahmoud Dicko. Décryptage !
En août 2020, le Mouvement du 5 juin (M5-RFP) a pu renverser le gouvernement d’Ibrahim Boubakar Keita (IBK) à la suite d’une intervention finale un carré d’officiers appartenant à plusieurs corps d’élite des forces armées maliennes (FAMa). Aux premières heures de la transition malienne, le gâteau se partage en deux parts : Le clan des 5 colonels et de l’autre le clan de Mahmoud Dicko porté par le M5-RFP. 5 ans plus tard, le M5-RFP est moribond, l’Imam de Badalabougou (Quartier du fleuve à Bamako) est en exil politique forcé. Mais, le guide du courant Sunnite ambitionne revenir aux devants de la scène pour prendre, cette fois-ci, la tête d’une nouvelle coalition d’opposition non violente et clandestine.
En quête d’un nouveau souffle politique depuis Alger
En juin 2020, Bamako vit des journées étouffantes, tant par la chaleur que par la tension politique. Sur la place de l’Indépendance, une foule compacte se rassemble jour après jour pour réclamer le départ du président Ibrahim Boubacar Keïta. À l’origine de cette mobilisation, le Mouvement du 5 juin – Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP), une coalition hétéroclite de partis politiques, de leaders religieux, d’intellectuels et de figures de la société civile. À sa tête, une voix domine : celle de l’imam Mahmoud Dicko, alors président du Haut Conseil islamique du Mali. La contestation finit par se retrouver dans les casernes. Le 18 août 2020, un groupe d’officiers issus de plusieurs corps d’élite des Forces armées maliennes renverse le chef de l’État. En quelques heures, un régime civil vacille et une transition militaire s’installe. Pour le M5-RFP, l’heure semble venue de transformer une victoire de rue en influence politique durable.
Le partage avorté de la transition
Aux premières heures de la transition, deux pôles se dessinent : d’un côté, le cercle des jeunes colonels, emmenés par Assimi Goïta ; de l’autre, le M5-RFP, porté par l’aura de Mahmoud Dicko et la capacité mobilisatrice du mouvement. Les leaders du M5 se voient en partenaires. Ils se trompent. Très vite, les militaires font savoir leur intention de conserver l’essentiel du pouvoir. Ils réclament la présidence de la transition et les portefeuilles régaliens. Le M5 refuse, convaincu que son combat est en train de lui échapper. Le dialogue entamé tourne court. La transition se construit sans réel contrepoids civil. Face à un M5 encore populaire, la junte avance avec méthode. Certaines figures du mouvement sont attirées dans l’appareil de transition. Issa Kaou Djim, alors coordinateur de la CMAS, proche de l’imam Dicko, est nommé vice-président du Conseil national de transition. Adama Diarra, dit Ben le Cerveau, figure des mobilisations de rue, y obtient également un siège.
Ces ralliements affaiblissent le mouvement. Des lignes de fracture apparaissent. Issa Kaou Djim rompt avec la CMAS et s’éloigne ouvertement de Mahmoud Dicko. Ben le Cerveau, très actif sur les réseaux sociaux, devient l’un des porte-voix les plus virulents du discours souverainiste, notamment contre la France et les partenaires occidentaux. Dans les coulisses, les militaires consolident leur pouvoir tout en utilisant ces nouvelles voix pour contenir les critiques. Le M5, progressivement vidé de sa substance, perd sa cohérence initiale. L’ascension politique de ces figures ralliées est brève. Issa Kaou Djim, après avoir créé un parti favorable à Assimi Goïta, tombe en disgrâce. En 2021, il est emprisonné pour des prises de position jugées trop critiques, avant d’être écarté du CNT. En décembre 2024, une condamnation à deux ans de prison vient sceller sa rupture définitive avec le pouvoir. Ben le Cerveau n’échappe pas au même sort. En 2023, il est arrêté pour avoir contesté une nouvelle prolongation de la transition. Son mouvement, Yerewolo-Debout sur les remparts, est dissous. Même les anciens soutiens ne bénéficient d’aucune protection durable.
Le lent effacement de l’imam Dicko et l’illusion Choguel Maïga
Pendant ce temps, Mahmoud Dicko observe. Lui qui avait été l’un des visages les plus écoutés de la contestation contre IBK est progressivement tenu à l’écart. Les canaux de concertation se ferment. Des campagnes de discrédit apparaissent. La Coordination des mouvements, associations et sympathisants de l’imam Dicko est dissoute. Son entourage est visé par des arrestations. Fin 2023, le religieux se rend à l’étranger pour raisons médicales. Des proches évoquent un climat devenu irrespirable. Invité ensuite à Alger par le président Abdelmadjid Tebboune pour échanger sur la crise malienne, il est accusé de trahison par des soutiens de la junte. Depuis, il vit en exil en Algérie, loin des foules qu’il galvanisait autrefois à Bamako. Un temps, une figure du M5 semble néanmoins tirer profit de la transition : Choguel Kokalla Maïga. En mai 2021, il est nommé Premier ministre après l’éviction des autorités civiles de transition. Beaucoup y voient un retour du M5 par la grande porte.
À sa tête, Mahmoud Dicko, accompagné notamment de l’universitaire Étienne Fakaba Sissoko, lui aussi en exil après un passage en prison. La CFR appelle à des formes d’actions clandestines, entend dénoncer les abus, plaide pour un retour à l’ordre constitutionnel et défend l’idée d’un dialogue national incluant les groupes armés maliens.
Dans les faits, le pouvoir réel reste concentré entre les mains d’Assimi Goïta et de ses compagnons d’armes. Choguel Maïga multiplie les déclarations, critique la France et la Cedeao, mais dispose de marges limitées. Ses propres collaborateurs parlent d’un rôle d’exposition plus que de décision. Sa mise à l’écart progressive devient visible dès 2022. En juillet 2023, plusieurs de ses proches sont limogés lors d’un remaniement. En novembre 2024, il est lui-même démis de ses fonctions après avoir publiquement dénoncé son isolement. Le sort du M5 semble alors définitivement scellé. En mai dernier, un décret signé par Assimi Goïta dissout l’ensemble des partis politiques maliens. Cette décision achève de réduire l’espace politique. Les figures historiques du M5 encore visibles se retrouvent contraintes au silence ou à l’exil. Des recours sont introduits devant la justice. Le 25 août, le tribunal de grande instance de la commune I de Bamako déclare recevable une plainte contre la dissolution. La procédure est renvoyée devant la Cour constitutionnelle pour un contrôle de constitutionnalité. Le débat revient dans l’espace public, même si l’issue reste incertaine.
La CFR, nouveau véhicule politique ?
C’est dans ce contexte que naquît, le 05 décembre 2025, la Coalition des forces pour la République (CFR). Annoncée depuis l’étranger, elle se veut une plateforme de résistance non violente face à un pouvoir militaire perçu comme de plus en plus autoritaire. À sa tête, Mahmoud Dicko, accompagné notamment de l’universitaire Étienne Fakaba Sissoko, lui aussi en exil après un passage en prison. La CFR appelle à des formes d’actions clandestines, entend dénoncer les abus, plaide pour un retour à l’ordre constitutionnel et défend l’idée d’un dialogue national incluant les groupes armés maliens. L’imam veut une solution politique à une guerre qui dure depuis plus de dix ans. Le refus de toute partition du pays est clairement affirmé, tout comme la volonté de repenser l’organisation territoriale. L’initiative intervient dans un climat de verrouillage politique assumé. Assimi Goïta s’est vu accorder un nouveau mandat de cinq ans, renouvelable. Les autorités justifient la dissolution des partis par une volonté de rationalisation et se réclament d’une concertation nationale présentée comme populaire.
Dans l’espace sahélien, les contre-pouvoirs maliens continuent de chercher des failles juridiques et politiques pour exister. La CFR s’inscrit dans cette tentative de maintenir une parole dissidente, malgré la distance, malgré la peur. Cinq ans après l’élan du 5 juin 2020, Mahmoud Dicko peut encore fédérer au-delà de ses soutiens historiques. Le temps a passé, les réseaux ont été affaiblis, la rue est sous contrôle. Mais l’histoire politique du Mali montre que les silences apparents cachent souvent des tensions profondes.



