Le dimanche 31 mai 2026, les Guinéens étaient aux urnes pour une double échéance : les élections législatives et communales. Ce scrutin, le dernier du calendrier de la transition militaire, doit théoriquement boucler le retour à l’ordre constitutionnel après le coup d’État du 5 septembre 2021.
D’un côté, les autorités de transition affichaient leur volonté d’organiser un vote transparent, appuyé par une impressionnante logistique et une mobilisation sans précédent de la société civile. De l’autre, une partie de l’opposition regroupée au sein des Forces vives de Guinée (FVG) dénonce une « mascarade électorale » et appelle au boycott.
Un corps électoral rajeuni et féminisé
Selon les chiffres définitifs publiés par la Direction générale des élections (DGE), le fichier électoral pour ce double scrutin compte 6 948 894 électeurs inscrits. Plus de 52 % des inscrits sont des femmes, signe d’une féminisation croissante du corps électoral guinéen. Les autorités ont procédé à un nettoyage approfondi du fichier, avec 150 000 inscriptions litigieuses supprimées et 20 000 citoyens réintégrés à la suite de recours. Environ 23 000 bureaux de vote ont été ouverts sur l’ensemble du territoire, avec une capacité maximale de 400 électeurs par bureau. Côté candidatures, 28 partis politiques s’affrontent pour les élections législatives, selon un scrutin à la liste proportionnelle qui doit pourvoir 49 sièges dans un premier temps. Le parti présidentiel, Génération pour la modernité et le développement (GMD), donné favori par plusieurs observateurs, espère conforter sa majorité. Pour les élections communales, la DGE a audité un échantillon de 245 communes. Sur 628 dossiers de candidature déposés, 511 ont été validés et 117 rejetés, soit un taux de rejet de 19 %, principalement pour des motifs de pièces incomplètes ou de non-respect des conditions d’éligibilité. Les mesures de sécurité étaient à la hauteur des enjeux. Les frontières terrestres, maritimes et aériennes étaient fermées de 5 heures à 19 heures pendant toute la journée du scrutin. La circulation des véhicules non accrédités est interdite, et un dispositif important de forces de l’ordre a été déployé pour prévenir tout incident.
À la veille du scrutin, la société civile guinéenne a annoncé une mobilisation sans précédent. Le consortium « Dynamique Œil du Citoyen », qui regroupe les trois principales plateformes de la société civile (le Conseil national des organisations de la société civile guinéenne (CNOSCG), la Coalition nationale des organisations de la société civile (CONASOC) et la Plateforme des citoyens unis pour le développement (PCUD) déploiera 10 000 observateurs sur l’ensemble du territoire. Dans un communiqué publié samedi 30 mai, l’organisation indique que cette mission nationale d’observation électorale vise à « conférer à ce scrutin l’intégrité, la transparence et la crédibilité nécessaires pour qu’il soit apaisé et accepté de tous ». Les observateurs, formés aux standards internationaux, couvriront les centres de vote, les bureaux de vote ainsi que les Centres d’agrégation et de compilation des votes (CACV). Une cellule de veille technologique et citoyenne, baptisée « Village Électoral », permettra une remontée d’informations en temps réel. Des conférences de presse régulières sont prévues tout au long de la journée, et une déclaration préliminaire sera rendue publique dès le lendemain des élections. Le consortium appelle l’ensemble des acteurs (DGE, autorités administratives et politiques, partis politiques et candidats) à œuvrer pour un scrutin « juste, inclusif, sécurisé et apaisé ». Il exhorte les éventuels contestataires à recourir exclusivement aux voies légales et invite les citoyens à participer massivement au vote, dans le calme et le respect des règles démocratiques.
Les Forces vives dénoncent une « mascarade »
Toutefois, cette dynamique officielle se heurte à une opposition farouche. Les Forces vives de Guinée (FVG), regroupant une partie importante de la société civile et de l’opposition politique, ont publié vendredi 29 mai une déclaration cinglante. Elles y réaffirment leur refus de « servir de caution à une violation de la souveraineté populaire » en accompagnant cette « troisième mascarade électorale », après le référendum constitutionnel du 21 septembre 2025 et l’élection présidentielle du 28 décembre 2025, qu’elles jugent « nulle et non avenue ». La FVG rappelle que le régime actuel est, à ses yeux, « illégal et illégitime », issu d’un coup d’État sanglant le 5 septembre 2021 et maintenu par un « climat de terreur » caractérisé par des disparitions forcées, des assassinats ciblés, des enlèvements, des emprisonnements arbitraires et le harcèlement des leaders d’opinion. Elles invitent les populations à ne pas prendre part à « la mise à mort de la démocratie et à l’instauration d’une nouvelle dictature ». Tout le peuple, selon elles, a « l’obligation morale et historique » de se mobiliser pour recouvrer ses droits et libertés, et pour « mettre fin à la confiscation des ressources publiques par un clan mafieux et une association de prédateurs ». Les FVG appellent à constituer « un front républicain, démocratique et patriotique de libération nationale », concluant par une formule sans équivoque : « Unis, nous vaincrons ; résignés et fatalistes, nous périrons : l’heure de la résistance a sonné. »
Ce double scrutin du 31 mai 2026 constitue donc un test décisif pour la transition guinéenne. Du côté des autorités, on insiste sur les progrès accomplis : stabilisation du fichier électoral, participation massive de la société civile à l’observation, fermeture des frontières pour éviter toute ingérence. Du côté des Forces vives, on dénonce un processus verrouillé, des élections destinées à légitimer un pouvoir acquis par la force. Le taux de participation sera l’un des indicateurs clés. Si les bureaux de vote restent déserts dans certaines zones acquises à l’opposition, le scrutin sera marqué par une légitimité contestée. À l’inverse, une mobilisation importante, même encadrée, pourrait donner des gages de normalisation aux partenaires internationaux. Les observateurs de la sous-région suivent la situation avec attention. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), qui avait imposé des sanctions après le coup d’État de 2021, a progressivement réintégré la Guinée. Mais le retour à un ordre constitutionnel plein et entier suppose que ces élections soient crédibles. La mission de 10 000 observateurs de la société civile, par son ampleur, pourrait jouer un rôle d’arbitre. Reste à savoir si ses conclusions seront acceptées par toutes les parties. L’avenir de la transition se joue peut-être dans l’isoloir, mais aussi dans les rues et les déclarations qui suivront. La page du coup d’État de 2021 n’est pas encore complètement tournée.



