À moins d’un an des élections générales prévues en janvier 2027, la scène politique nigériane connaît une recomposition d’ampleur. L’annonce, faite par l’ancien gouverneur de l’État de Kano, Rabiu Kwankwaso, de son ralliement au Congrès démocratique africain (ADC), vient sceller l’union des principales figures de l’opposition. Peter Obi et Atiku Abubakar, tous deux candidats malheureux à la présidentielle de 2023, se sont joints à cette dynamique.
Le tandem veut constituer un front uni capable de contester l’hégémonie du président Bola Ahmed Tinubu et de son parti, l’All Progressives Congress (APC). Dans le même temps, le Parti démocratique populaire (PDP), longtemps pilier de l’opposition, voit ses rangs se dégarnir, tandis que l’ADC attire de nouveaux défecteurs, redessinant la carte électorale du pays le plus peuplé d’Afrique.
L’opposition unit ses forces avec l’ADC
Kwankwaso, le poids du Nord, rejoint l’ADC Rabiu Kwankwaso n’est pas un simple figurant. Ancien gouverneur de l’État de Kano (2003-2007, 2011-2015) et ancien sénateur, il avait créé la surprise en 2023 en se présentant sous la bannière du Nouveau Parti du peuple nigérian (NNPP). Il y avait recueilli plus de 1,4 million de voix, réalisant son meilleur score dans la ceinture nord-musulmane. Sa décision de quitter le NNPP pour rejoindre l’ADC a été motivée, selon ses proches, par le ralliement de son propre dauphin – l’actuel gouverneur de Kano – au camp présidentiel en janvier dernier. Une « trahison » que Kwankwaso n’a pas digérée. Son arrivée à l’ADC a été célébrée à Kano par une cérémonie en présence des deux autres ténors de l’opposition, Peter Obi (ex-candidat du Parti travailliste) et Atiku Abubakar (ex-candidat du PDP). L’image des trois anciens rivaux affichant leur unité a fait le tour des réseaux sociaux. Pour l’ADC, qui manquait d’ancrage dans le grand Nord, c’est un apport considérable. La « machine Kwankwasiyya », mouvement populiste qui avait propulsé Kwankwaso à la tête de Kano, est réputée pour sa capacité à mobiliser les foules et à remporter des scrutins locaux. En quelques jours, les adhésions à l’ADC ont bondi dans les États septentrionaux, notamment à Kano, Kaduna, Katsina et Jigawa.
Peter Obi et Atiku Abubakar : l’union des rivaux de 2023 L’autre fait marquant de cette recomposition est la présence aux côtés de Kwankwaso de Peter Obi et Atiku Abubakar. Lors de la présidentielle de 2023, les trois hommes s’étaient affrontés sans merci. Obi, porté par la vague des jeunes et des urbains, avait créé la surprise en arrivant troisième avec plus de 6 millions de voix. Atiku, candidat du PDP, avait terminé deuxième avec près de 7 millions de suffrages. Kwankwaso, quatrième, avait lui aussi dépassé le million et demi de voix. Ensemble, ils totalisent près de 15 millions de bulletins, soit un peu plus que le score de Tinubu (8,8 millions). C’est ce potentiel arithmétique qui nourrit l’espoir d’une alternance en 2027. Comment ces trois personnalités, aux styles et aux bases électorales très différentes, parviendront à s’entendre sur un programme commun et surtout sur une candidature unique. Les observateurs s’attendent à ce que l’ADC organise une convention nationale d’ici la fin de l’année pour désigner son ticket présidentiel. Atiku, 79 ans, représente l’aile nord et les élites traditionnelles. Obi, 64 ans, incarne le renouveau et l’électorat chrétien du Sud-Est. Kwankwaso, 68 ans, est le maître du Nord-Ouest. La coalition devra gérer ces équilibres régionaux et religieux – un casse-tête classique de la politique nigériane.
L’effondrement du PDP profite à l’ADC
La dynamique de l’ADC s’appuie également sur la décomposition accélérée du Parti démocratique populaire (PDP). Juge et partie de la vie politique depuis 1999, le PDP avait perdu le pouvoir en 2015 face à l’APC de Muhammadu Buhari. Depuis, il n’a cessé de s’affaiblir, rongé par les querelles internes et les départs successifs. Mardi dernier, le gouverneur de l’État de Bauchi, Bala Mohammed, a officiellement quitté le PDP pour rejoindre les rangs de l’ADC. Un séisme politique, car Bala Mohammed était l’un des derniers gouverneurs PDP encore influents. Selon les décomptes parlementaires, vingt-sept députés (sur 360) ont récemment fait défection, dont une majorité a choisi l’ADC. Des élus locaux, des sénateurs et d’anciens ministres ont également rejoint le mouvement. Cette hémorragie prive le PDP de ses bases et renforce l’ADC, qui se pose désormais comme la véritable alternative à l’APC. La présidence de Tinubu, qui a hérité d’une économie morose, d’une inflation record et d’une insécurité persistante, n’a pas su endiguer la contestation. Les réformes impopulaires, suppression de la subvention du carburant, unification du taux de change, ont alimenté le mécontentement.
Les défis de la coalition pour 2027
Si la recomposition autour de l’ADC est spectaculaire, elle n’est pas exempte de risques. D’abord, la coalition devra prouver sa capacité à présenter des candidats uniques à tous les niveaux : présidentiel, gouverneurs, sénateurs, députés. Le Nigeria a connu par le passé des alliances de façade qui ont volé en éclats lors du partage des circonscriptions. Ensuite, l’ADC devra se doter d’un programme de gouvernement crédible, au-delà du seul rejet de Tinubu. Les Nigérians attendent des réponses concrètes sur l’emploi, la sécurité, l’éducation et la santé. Par ailleurs, la machine électorale de l’APC reste puissante. Tinubu, ancien gouverneur de Lagos, dispose de relais dans tout le pays et d’un accès privilégié aux ressources de l’État. La Commission électorale nationale (INEC) est souvent accusée de partialité. Enfin, les dynamiques locales sont complexes : dans certaines régions, l’APC a su coopter des notables et des chefs religieux. La coalition ADC devra donc non seulement fédérer les opposants, mais aussi convaincre les indécis.
Une élection présidentielle ouverte en 2027
À ce stade, les analystes s’accordent sur un point : l’élection de 2027 s’annonce comme la plus indécise depuis 1999. L’APC de Tinubu part avec l’avantage du sortant, mais le président cumule les handicaps : âge (75 ans), santé fragile, bilan contesté. L’opposition unie autour de l’ADC dispose d’un réservoir de voix considérable, à condition de ne pas se diviser en cours de route. Le ralliement de Kwankwaso, ajouté à la présence d’Atiku et d’Obi, crée un équilibre inédit entre le Nord et le Sud. Les prochains mois seront décisifs : la convention nationale de l’ADC désignera le candidat à la présidentielle. Le suspense reste entier. Kwankwaso voudra son ticket, Atiku est un habitué des primaires, et Obi peut compter sur une base militante jeune et connectée. Leur capacité à s’entendre sur une candidature de compromis, peut-être un ticket avec un président et un vice-président issus de régions différentes, sera le test ultime de la coalition. Une chose est sûre : l’APC ne peut plus compter sur une opposition dispersée. Le Nigeria entre dans une phase de recomposition politique majeure, dont l’issue décidera de la trajectoire du géant ouest-africain pour la prochaine décennie.



