Moins d’une semaine après la chute d’Uvira aux mains du M23, l’Alliance Fleuve Congo/M23 (AFC/M23) annonce un retrait unilatéral mais sous conditions de cette ville stratégique du Sud-Kivu. Cette décision intervient dans un contexte de pressions diplomatiques accrues des États-Unis sur le Rwanda, accusé par l’ONU, la RDC et le Burundi de soutenir la rébellion, alors que les conséquences sécuritaires et humanitaires se font déjà lourdement sentir dans la région, notamment au Burundi voisin.
Dans un communiqué signé par son coordinateur Corneille Nangaa, le mouvement précise que ce retrait vise à soutenir le processus de Doha, sous médiation qatarie, présenté comme un cadre de désescalade régionale. L’AFC/M23 pose toutefois plusieurs conditions, notamment la démilitarisation d’Uvira, la protection de la population civile et le contrôle du cessez-le-feu par le déploiement d’une force neutre.
Cette annonce survient alors que la pression américaine sur Kigali s’accentue. Depuis la prise d’Uvira dans la nuit du 9 au 10 décembre, Washington a multiplié les mises en garde à l’encontre du Rwanda. Vendredi 12 décembre, devant le Conseil de sécurité de l’ONU, l’ambassadeur américain Mike Waltz a déclaré que Kigali « conduit la région vers davantage d’instabilité et vers la guerre ». Le secrétaire d’État américain Marco Rubio a accusé le Rwanda de violer l’accord de paix signé début décembre à Washington, et l’ambassadrice américaine en RDC, Lucy Tamlyn, a indiqué que son pays examine « tous les outils à sa disposition, y compris des sanctions, afin de garantir que les engagements pris soient respectés ».
Tombée aux mains du M23 le 9 décembre, la ville d’Uvira se situe à quelques kilomètres seulement de Bujumbura, la capitale économique du Burundi, où sont concentrées les agences des Nations unies et une grande partie de l’administration centrale. Depuis plus de trois décennies, l’est de la RDC est marqué par une succession de conflits armés impliquant de nombreux groupes rebelles.
Réactivé en 2021, le M23, majoritairement composé de Tutsi congolais, contrôle aujourd’hui plusieurs villes du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, dont Uvira, ainsi que plusieurs autres zones stratégiques riches en minerais. Kinshasa accuse Kigali de soutenir le mouvement, tandis que le Rwanda dénonce l’appui de la RDC et du Burundi aux FDLR, un groupe armé hutu rwandais dont certains membres sont accusés d’avoir participé au génocide des Tutsis en 1994. Le Burundi a, pour sa part, déployé plus de 10 000 soldats en RDC depuis 2023 pour soutenir les FARDC et les milices locales Wazalendo, accentuant la complexité du conflit.
Sur le plan diplomatique, un accord de Washington a été signé le 4 décembre, sous médiation américaine, entre la RDC et le Rwanda, avec le Burundi représenté par son président Évariste Ndayishimiye en tant qu’observateur. Cet accord prévoit notamment le désarmement des FDLR, que le président congolais Félix Tshisekedi qualifie de « force résiduelle réduite au banditisme », ainsi que des engagements visant à réduire les tensions régionales.
Des habitants dans une rue d’Uvira, deux jours après sa prise par les rebelles du M23, affiliés à l’Alliance Fleuve Congo (AFC), dont le président Corneille Nangaa plaide pour un État fédéral. © SOS Médias Burundi
Dans ce contexte, des experts onusiens, que Kigali qualifie d’« imposteurs », ont récemment affirmé que le Rwanda aurait déployé entre 5 000 et 7 000 militaires en soutien au M23.
Le communiqué annonçant le retrait d’Uvira a été signé par Corneille Nangaa, ancien président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) et aujourd’hui coordinateur de l’AFC/M23, qui milite pour l’instauration d’un État fédéral en RDC. L’Alliance Fleuve Congo a été lancée en décembre 2023, dans le même hôtel de Nairobi, au Kenya, qui avait abrité quelques années plus tôt la naissance de la coalition politique entre Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe. En 2018, ce dernier s’était désisté en faveur de Tshisekedi lors de la présidentielle, en échange de la promesse d’accéder au poste de Premier ministre. Depuis la création de l’AFC, le M23 a été intégré à cette alliance, lui conférant une dimension politico-militaire majeure.
Les répercussions sécuritaires et humanitaires se font déjà sentir au Burundi voisin, qui a reçu plus de 40 000 réfugiés congolais rien que depuis début décembre, parmi lesquels figurent des militaires congolais, des miliciens congolais et rwandais. À ces arrivées s’ajoutent les retraits successifs de troupes par le lac Tanganyika, le passage terrestre d’Uvira étant devenu impraticable depuis la chute de la ville aux mains des rebelles.
Le retrait annoncé d’Uvira constitue désormais un test crucial pour la crédibilité du processus de Doha et pour la stabilité régionale, dans un contexte de fortes tensions sécuritaires aux conséquences transfrontalières.




