Le leader du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC), Maurice Kamto, a brisé le silence, vendredi 3 avril, dans une déclaration solennelle. Alors que le régime du président Paul Biya, reconduit lors de la présidentielle contestée d’octobre 2025, engage une révision constitutionnelle créant un poste de vice-président de la République nommé, l’opposant dénonce une opération de « capture institutionnelle ».
Selon lui, le pouvoir en place, déjà dépourvu de toute légitimité électorale, cherche à installer une « monarchie républicaine d’assise constitutionnelle » permettant une transmission du pouvoir de gré à gré, sans passage par les urnes. Cette déclaration intervient dans un climat politique déjà tendu par le report à répétition des élections législatives et municipales, et la prorogation des mandats des députés et conseillers.
Une légitimité institutionnelle en berne
Dans sa prise de parole, Maurice Kamto dresse un constat sévère : aucune des institutions censées représenter la volonté populaire ne peut aujourd’hui revendiquer une assise démocratique valide. L’élection présidentielle du 12 octobre 2025, dont la victoire de Paul Biya a été entérinée par le Conseil constitutionnel, est « gravement contestée » par l’opposition. Quant aux députés de l’Assemblée nationale, leur mandat a été prorogé une première fois en 2025, puis une nouvelle fois en 2026, sous des motifs jugés fallacieux par le MRC. Les conseillers municipaux, dont la prorogation a été également reconduite, ont ensuite transmis leur illégitimité aux conseillers régionaux, prétendument « élus » fin 2025 par des assemblées locales non renouvelées. « En somme, aujourd’hui dans notre pays, ni le Président de la République, ni les députés, ni les conseillers municipaux, ni les conseillers régionaux ne sont légitimes », assène le professeur de droit.
Il ajoute, dans une formule choc : « Sous des dehors de tranquillité et de stabilité, et malgré le triomphalisme habituel de ceux qui foulent aux pieds l’État de droit, notre pays connaît une crise politique et institutionnelle sans précédent. Dans le passé, on veillait à sauver les apparences. Aujourd’hui le roi est nu. »
Le leader du MRC rappelle que cette dérive trouve son origine dans la peur panique du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) face aux élections. Selon lui, le parti au pouvoir, héritier de l’ancien parti unique, n’a survécu que grâce à une « ingénierie de la fraude électorale affinée au cours des ans, et la complicité des autorités administratives et des forces de sécurité ». La prorogation des mandats et le report des scrutins législatifs et municipaux, initialement prévus en 2025 puis repoussés à 2026, viseraient à éviter une défaite annoncée.
La révision constitutionnelle du 2 avril : un « naufrage » programmé
Le point de crispation principal réside dans le projet de loi portant révision de la Constitution, déposé précipitamment par l’exécutif et examiné au Parlement. Ce texte prévoit la création d’un poste de vice-président de la République, nommé discrétionnairement par le président en exercice, sans élection, et révocable à tout moment. Maurice Kamto y voit la reconduction, en pire, du mécanisme utilisé en 1979 par le président Ahmadou Ahidjo pour permettre à son Premier ministre de l’époque, Paul Biya, de lui succéder. « Le Président de la République en fonction n’a pas cherché loin. Il a remis en place le même mécanisme constitutionnel que celui par lequel la révision constitutionnelle faite en 1979 par le Président Ahmadou Ahidjo lui avait permis, en tant que Premier ministre à l’époque, de devenir Président de la République », explique Kamto. La différence, souligne-t-il, est que le nouveau dispositif prévoit un vice-président nommé, lequel, s’il accède à la présidence, pourra à son tour nommer son propre vice-président.
« Ce n’est pas une régression, c’est un naufrage constitutionnel et politique », tranche-t-il. Il aurait pu indiquer ses intentions lors de la campagne pour l’élection présidentielle d’octobre 2025. Il n’en a rien été
L’opposant dénonce l’absence de débat préalable, de concertation avec les forces politiques, et même d’explication lors de la campagne présidentielle de 2025. « Il aurait pu indiquer ses intentions lors de la campagne pour l’élection présidentielle d’octobre 2025. Il n’en a rien été », regrette-t-il. Pour Kamto, cette révision n’est qu’un habillage juridique destiné à masquer une opération de « transmission du pouvoir de gré à gré », passant du plan administratif, déjà à l’œuvre depuis le décret de février 2019 accordant une délégation de signature permanente au secrétaire général de la présidence, au plan politique et institutionnel. Il qualifie l’ensemble de « coup d’État constitutionnel », une expression qu’il assume et qui renvoie à la définition de prise de pouvoir anticonstitutionnelle prohibée par les instruments juridiques de l’Union africaine. Il rappelle que l’article 64 de la Constitution camerounaise interdit toute révision portant atteinte aux principes démocratiques. Or, la création d’une vice-présidence non élue, ouvrant la voie à une succession sans suffrage, constitue selon lui une violation flagrante de cet article.
Une pétition en ligne et un appel à la résistance citoyenne
Face à ce qu’il présente comme une dérive autoritaire, Maurice Kamto n’appelle pas à la rue immédiate mais à une mobilisation civique et numérique. Il annonce le lancement prochain d’une « campagne de pétition en ligne afin que les Camerounais, sans considération de bord politique, puissent s’exprimer ». Son objectif : recueillir un rejet massif du projet de révision et démontrer que le peuple ne consent pas à cette « monarchie républicaine ». Il interpelle directement les parlementaires : « Mesdames et messieurs les Membres du Parlement, vous ne pouvez pas voter une loi qui détruit les fondements constitutionnels de notre République. » Pour lui, une révision d’une telle ampleur aurait dû être soumise au référendum, conformément aux usages démocratiques. Il estime que le RDPC, en évitant à tout prix les élections (législatives, municipales, régionales), avoue par là même sa peur de la défaite. « C’est parce que le RDPC est sûr de sa défaite qu’il évite à tout prix les élections, alors qu’il prétend avoir gagné l’élection présidentielle cinq mois plus tôt », affirme-t-il. Kamto conclut sa déclaration sur une note d’espoir, appelant ses compatriotes à ne pas se laisser décourager.
Il rappelle que le travail politique accompli par l’opposition depuis une quinzaine d’années a déjà porté ses fruits : « Nous avons défait électoralement le RDPC. C’est historique. » Il invite le peuple souverain à garder confiance et à se souvenir du « mépris permanent » dont il est l’objet, pour le sanctionner lors des prochaines échéances électorales. « Le jour se lèvera sur notre pays », promet-il. Cette déclaration de Maurice Kamto intervient dans un contexte où les institutions camerounaises sont sous pression. La prorogation des mandats des députés et conseillers municipaux, initialement justifiée par des contraintes sécuritaires et budgétaires, est perçue par l’opposition comme une manœuvre délibérée pour museler le pluralisme. Les élections régionales, organisées fin 2025 avec des collèges électoraux composés de conseillers municipaux dont les mandats étaient déjà contestés, ont renforcé le sentiment d’une illégitimité en cascade. La proposition de révision constitutionnelle, déposée le 2 avril 2026 au Parlement, a été accueillie avec une rapidité inhabituelle par la majorité présidentielle. Les observateurs notent que le RDPC dispose d’une large majorité à l’Assemblée, acquise lors des législatives de 2020 (boycottées par le MRC et une partie de l’opposition).
L’Union africaine, dont les textes condamnent les « changements anticonstitutionnels de gouvernement », pourrait être amenée à se prononcer. De même, la France, partenaire historique du Cameroun, et l’Union européenne seront observées.
Le texte devrait donc être adopté sans difficulté majeure, malgré les protestations. Le gouvernement n’a pas encore communiqué officiellement sur la portée de cette révision, se contentant de la présenter comme une modernisation des institutions. L’Union africaine, dont les textes condamnent les « changements anticonstitutionnels de gouvernement », pourrait être amenée à se prononcer. De même, la France, partenaire historique du Cameroun, et l’Union européenne seront observées. Pour l’instant, seul le MRC s’exprime publiquement. Mais d’autres formations de l’opposition, ainsi que la société civile, pourraient se joindre à la contestation dans les jours à venir. Maurice Kamto, qui n’a pas été autorisé à se présenter à la présidentielle de 2025 en raison d’une décision de justice contestée, retrouve ainsi une tribune nationale. Son appel à une pétition en ligne vise à contourner l’étouffement médiatique et à fédérer un rejet populaire. Mais dans un régime où l’espace civique se rétrécit, l’impact de cette initiative reste incertain. Une certitude : le débat sur la succession de Paul Biya, 93 ans, est désormais posé en termes constitutionnels, et l’opposition entend ne pas le laisser se régler à huis clos.



