Fondateur d’Africando et sachant de la musique ouest-africaine, le maestro aux mille vies Boncana Maïga s’en va, laissant un héritage musical immense. Boncana Issa Maïga, l’une des figures les plus talentueuses et les plus discrètes de la scène musicale du continent, s’est éteint le 28 février 2026 à Bamako. Il avait 77 ans. Né à Gao en 1949, ce Malien au parcours hors norme avait fait de sa vie un pont entre les rythmes cubains, les sonorités mandingues et la créativité ivoirienne.
L’homme avait plusieurs vies. Une existence placée sous le signe de la flûte, du saxophone et de la rencontre entre les cultures. De Bamako à La Havane en passant par Abidjan, Boncana Maïga a sillonné le monde avec pour seul bagage son talent et sa curiosité musicale. Retour sur le parcours d’un bâtisseur de passerelles.
Les années d’apprentissage entre Mali et Cuba
Tout commence au Mali dans les années soixante. Le jeune Boncana fait ses premières armes avec le Négro-Band, un orchestre avec lequel il parcourt son pays natal. L’expérience lui donne le goût de la scène et la certitude que la musique sera sa vie. En 1963, une bourse d’étude lui ouvre les portes de Cuba. Le voilà parti pour l’île caribéenne, alors en pleine effervescence révolutionnaire, mais surtout berceau de rythmes qui allaient changer sa vie. À La Havane, il se perfectionne à la flûte et au saxophone. Il plonge dans la musique cubaine, en assimile les codes, les phrasés, les harmonies. C’est là qu’il forge cette patte si particulière qui fera plus tard sa signature : un mélange unique entre les rythmes afro-cubains et les mélodies de l’Afrique de l’Ouest. En 1968, de retour au pays, il fonde Les Merveilles du Mali, un groupe qui porte bien son nom.
Abidjan, la terre d’accueil et de consécration
Mais le destin de Boncana Maïga bascule véritablement en 1972. Cette année-là, il quitte le Mali dans des conditions qu’il résumait lui-même avec une formule pleine de gratitude : « Je suis parti du Mali par la fenêtre et la Côte d’Ivoire m’a ouvert grandes ses portes. » Abidjan devient son port d’attache pour plus de trois décennies. Dans la capitale économique ivoirienne, il enchaîne les responsabilités. Professeur de musique à l’Institut National des Arts, directeur adjoint du Conservatoire de Côte d’Ivoire, il forme toute une génération de musiciens. Pendant quatorze ans, il dirige l’orchestre de la Radio Télévision Ivoirienne (RTI), faisant de cette formation un véritable laboratoire musical. Parallèlement, il se consacre aux arrangements pour d’autres artistes. Alpha Blondy, Abdoulaye Diabaté et bien d’autres bénéficient de son savoir-faire.
De Bal Poussière à Africando
Les années 80 et 90 voient son talent s’épanouir sur d’autres terrains. En 1986, il compose la musique d’Aya, un téléfilm d’Henri Duparc. Deux ans plus tard, c’est Bal Poussière, toujours du même réalisateur, qui devient un classique du cinéma africain. La bande originale porte la marque de Boncana Maïga : des mélodies qui collent à l’image, qui racontent aussi bien les histoires que les dialogues. En 1992, avec l’Ivoirien Ibrahim Sylla, il fonde Africando. Le concept est simple et génial : réunir des musiciens africains et des rythmes latinos pour créer une fusion inédite. L’orchestre devient rapidement une référence, parcourant le monde et popularisant cette musique métisse dont Boncana avait le secret. Son talent traverse même l’Atlantique. Il compose -Mon Amour-, la bande originale du film hollywoodien -Heart of Fatness- du réalisateur Lloyd Kaufman. Une consécration discrète mais qui en dit long sur l’universalité de son art.
Le retour au Mali et la transmission
En 2005, après des décennies passées en Côte d’Ivoire, Boncana Maïga choisit de rentrer au pays. Il ouvre à Bamako Maestro-Sound Mali, une maison de production audiovisuelle et discographique. L’idée est claire : mettre son expérience au service des jeunes talents et participer au développement de l’industrie musicale malienne. L’année suivante, il signe la musique de Moolaadé, le dernier film du célèbre réalisateur sénégalais Ousmane Sembène. Une collaboration de prestige pour un homme qui n’en était pas à son premier coup d’éclat. À partir de 2009, il s’engage dans une nouvelle aventure avec la journaliste Aïssata Cissé. Ensemble, ils animent Tounkagouna, une émission destinée à dénicher de nouveaux talents musicaux. Une façon pour le maestro de rendre au Mali ce que le Mali lui avait donné, en transmettant son savoir et en ouvrant la voie à la génération suivante.
En 1997, Boncana Maïga reçoit un Kora Award, l’une des plus prestigieuses récompenses musicales africaines, dans la catégorie arrangeur.
Une distinction qui vient couronner une carrière discrète mais foisonnante, faite de milliers d’heures passées en studio, de notes couchées sur le papier, de rencontres et de fusions musicales. En 2018, Stars Parade, l’émission qu’il avait animée sur CFI TV puis sur TV5 Monde, célébrait son 1000e numéro. Boncana Maïga était alors présent, entouré de nombreux invités, heureux de ce chemin parcouru depuis les premières diffusions. Avec la disparition de Boncana Maïga, c’est tout un pan de la mémoire musicale ouest-africaine qui s’éloigne. L’homme avait traversé les époques sans jamais se départir de son élégance naturelle et de sa modestie. Il laisse derrière lui des centaines de compositions, des arrangements qui continueront de tourner sur les radios, et cette idée simple mais puissante que la musique n’a pas de frontières. De Cuba au Mali en passant par la Côte d’Ivoire, Boncana Maïga avait tissé une toile musicale dont les fils continueront de vibrer longtemps encore. La note finale est tombée ce 28 février à Bamako, mais la mélodie, elle, ne s’arrêtera pas.



