Il a été longtemps sur la liste des « nobélisables ». Ce jeudi 5 mars, le romancier portugais Antonio Lobo Antunes est décédé à Lisbonne, à l’âge de 83 ans. Conscient de l’importance et de la célébrité de l’écrivain dans son pays, le gouvernement portugais a décrété une journée de deuil national pour samedi.
C’était un combattant au service de la littérature. Même atteint de trois cancers, le romancier avait continué à publier un roman par an. Et sa maison d’édition, Dom Quixote, vient de révéler aujourd’hui qu’elle publiera en avril un recueil de poésies écrites par Lobo Antunes tout au long de sa vie.
Anna Lima, la directrice des éditions lusophiles Chandeigne à Paris, a réagi au micro d’Olivier Rogez au décès du romancier : « C’était un auteur qui était d’une grande modernité, qui apportait aussi un regard sur le Portugal, qui était très critique, avec de l’humour, et aussi avec une forme d’écriture et un style exigeant. »
Auteur d’une trentaine de romans, Antonio Lobo Antunes avait reçu en 2007 la plus importante distinction littéraire de langue portugaise, le prix Camões. Et après avoir été informé en 2018 que son œuvre entrerait dans le prestigieux catalogue de la Pléiade, il aurait qualifié cet évènement de « la plus grande reconnaissance que l’on puisse avoir en tant qu’écrivain, bien plus grande que le Nobel ».
La guerre en Angola
À travers ses nombreuses œuvres, il a souvent dépeint une image sombre de la société portugaise et une fresque cauchemardesque de la colonisation, comme le bourbier angolais au début des années 1970. Toujours aux côtés des victimes et des opprimés, il a dressé un bilan intransigeant concernant les points noirs d’un pays qui a vécu la dictature et mené une guerre coloniale dont les blessures et les conséquences continuent à être très vives.
Né le 1ᵉʳ septembre 1942, au sein d’une famille de la grande bourgeoisie, cet aîné d’une fratrie de six garçons fait des études de médecine et se spécialise en psychiatrie. C’est sa propre expérience en tant que jeune médecin psychiatre envoyé à la guerre d’Angola, de 1971 à 1973, qui l’a amené à devenir écrivain. Mémoire d’éléphant, Le Cul de Judas, Connaissance de l’enfer… ses trois premiers romans ont été directement inspirés par le dégoût et la terreur vécus pendant la guerre pour être transformés en témoignage des survivants face à une société pétrie dans les mensonges.
« La guerre en Angola, à laquelle il a participé comme jeune médecin militaire, occupe une place prépondérante dans sa vie et dans son œuvre, explique Dominique Nédellec, le traducteur d’Antonio Lobo Antunes en France. Il a aussi su détourner les genres : le roman policier, le roman noir… Il a réussi à plaisanter avec ça, à le transformer pour alimenter sa quête perpétuelle : « Comment écrit-on ? »
« J’aime ce pays »
Devenu célèbre dès ses débuts en littérature, très vite, il a pu se consacrer entièrement à l’écriture. D’une passionnante relecture du passé du Portugal, jusqu’au regard nostalgique sur son enfance et son adolescence passées dans le quartier de Benfica à Lisbonne, ce père de trois filles a pu analyser et faire vivre le passage d’une dictature violente – et souvent soutenue par une bourgeoisie complice – à une démocratie saluée, mais restée imparfaite. « J’aime ce pays. Nous sommes laids, petits et bêtes, mais j’apprécie ça , aurait déclaré Lobo Antunes un jour.
Les méandres de l’Histoire se reflètent aussi dans son style littéraire, qui privilégie les récits non linéaires racontés par une multitude de narrateurs. Dans ses conversations avec Maria Luisa Blanco, Antonio Lobo Antunes révélait : « L’intrigue ne m’intéresse pas ; ce que je voudrais, ce n’est pas qu’on me lise, mais qu’on vive le livre. Les émotions viennent avant les mots et, mon but, c’est de traduire les émotions, d’agir pour que les mots “signifient” ces émotions. Voilà l’impossible défi, mais je crois qu’il faut essayer de le relever ».
Pour donner vie à ses émotions souvent contradictoires, Antonio Lobo Antunes préférait dans ses phrases plutôt les tirets et les parenthèses par rapport aux points jugés vraisemblablement trop définitifs. « Il écrit comme nous pensons, sans barguigner sur les parenthèses, les retours en arrière, les télescopages. Mais quelle virtuosité une fois que l’on se glisse dans le maelstrom de ses récits ! », s’est enthousiasmé Georges Lory, lors de la publication de La splendeur du Portugal, en 2018.



