Entre drame historique et cri contemporain, la pièce s’impose comme un hommage vibrant à la restauration de la dignité humaine.
Présentée, le 16 octobre, sur la scène du Théâtre régional Abdelmalek Bouguermouh, la pièce “Saardjie, la Vénus oblitérée” a clos avec intensité la participation ivoirienne à la 14ᵉ édition du Festival international du théâtre de Béjaïa. Écrite et mise en scène par Damey Maho, elle a plongé le public dans le destin tragique de Saardjie Baartman, figure emblématique de la déshumanisation coloniale.
Le rideau s’ouvre sur un décor sobre, presque nu, où la lumière sculpte les corps comme pour rappeler la nudité forcée d’une femme exhibée. Dans cet espace de mémoire et de révolte, Amya Adjo Marianne incarne une Saardjie bouleversante, habitée par la douleur, la dignité et la rage contenue. Face à elle, Konan Kouassi Matushela campe tour à tour Caesier, le geôlier sans âme, et Georges Cuvier, le scientifique zoologue obsédé par l’étude de son corps. Deux figures d’un même système : celui qui enferme et celui qui dissèque.
En cinq tableaux intenses, la pièce déroule le fil d’une vie arrachée à sa terre d’Afrique du Sud, transformée en objet d’exposition en Europe, puis livrée à la curiosité malsaine des foules. Le spectateur est témoin du glissement progressif de l’humain vers la marchandise. Caesier interpelle même le public, l’invitant à “venir toucher la bête”, comme pour l’impliquer dans le regard voyeur et colonial que la mise en scène dénonce.
Entre gestes mesurés et silence chargé, Amya Marianne porte le texte avec une puissance rare. Sa voix, parfois brisée, parfois incandescente, devient le cri de toutes les femmes niées dans leur humanité. Kouassi Matushela, dans une belle performance, passe d’un rôle à l’autre avec une justesse dérangeante, incarnant tour à tour la brutalité et le cynisme scientifique.
La mise en scène de Damey Maho allie poésie et tension dramatique. Le plateau devient un espace symbolique où se confrontent la mémoire et l’oubli, la honte et la résistance. Le jeu des lumières et la sobriété des décors renforcent l’impact émotionnel du récit.
En revisitant cette histoire souvent réduite à la caricature, “Saardjie, la Vénus oblitérée”, propose une relecture nécessaire : celle d’une femme humiliée mais debout, d’une héroïne africaine dont la souffrance transcende les siècles. Pour le public de Béjaïa qui, à la fin du spectacle, a offert un standing ovation aux comédiens, la pièce fut un moment d’émotion pure, une invitation à la réflexion sur la dignité, le racisme et la mémoire collective.



