Ils devaient marcher. Ils ont finalement retenu leurs pas. Mais la colère, elle, n’a pas été rangée. Le vendredi 13 février 2026, dans le village d’Ottopé 1, dans la Sous-préfecture d’Agboville, les paysans s’étaient préparés à une manifestation pacifique. Motif : des arrivées de paiement qui plombent la campagne principale, et des coopératives qui n’arrivent plus à écouler la récolte. Devant notre reporter, la parole s’est libérée, crue, directe. Celle d’hommes qui se sentent oubliés alors qu’ils font la richesse du pays.
« Nos enfants ne vont plus à l’école depuis deux mois. Les paysans galèrent. Pourquoi faire croire à l’international que tout va bien ? » À Ottopé 1, les producteurs de cacao interpellent Alassane Ouattara sur l’impayé qui étrangle les villages. Dans la zone Agboville, la colère des planteurs sans paiement depuis plusieurs semaines. L’atmosphère était lourde, en ce matin frileux, sous les hangars du village. Ici, le cacao est roi. Mais le roi ne paie plus.
En quête d’une intervention du chef de l’Etat
Edi Kokora, président de la coopérative Opouyè, serre les poings. « Vous voyez notre matériel ? C’est rempli de « Papa ADO ». Nous vendons notre cacao depuis deux mois. Nous ne sommes pas encore payés. Nos enfants ont été renvoyés des écoles privées. Ici, on a connu des cas de décès parce que la personne avait de l’argent à toucher, mais qu’elle n’a pas pu se soigner à temps. » Sa voix tremble moins par émotion que par une forme de rage contenue. Il parle au nom de tous. Il parle pour ceux qui, dans les plantations, continuent de surveiller des cabosses qu’ils ne pourront bientôt plus décrocher. Le fond du dossier est presque banal dans sa récurrence : la chaîne des paiements s’est enrayée . Et cette fois, le grain de sable semble avoir grippé toute la machine. « On peut faire croire que tout va bien avec des images bien orchestrées ». Ce qui frappe dans la bouche des planteurs, c’est moins la récrimination que la déception. Car eux, disent-ils, ont toujours cru en l’homme qui préside aux destinées du pays.
On ne peut pas forcer le président. Sur le fournisseur. Parce qu’on sait qu’il a déjà prouvé qu’il était un homme de parole.
« Je ne veux pas dire que le président n’est pas au courant de ce qui se passe dans son pays, mais il peut être trompé. On peut lui montrer des films, des bandes-annonces qui déchargent, alors qu’ici, la réalité, c’est le paysan qui la vit. » Le cri est lancé, à la fois respectueux et pressant. Il ne s’agit pas de renverser l’ordre établi, mais du fournisseur, lui, Alassane Ouattara, « l’homme de solutions », de poser son regard sur cette filière qui vacille. « Papa ADO, écoute nos clés de douleur. Remets le sourire sur les lèvres des paysans. Si le président parle, c’est fini. » Cette foi dans le chef de l’État, presque mystique, traverse chaque phrase. Elle n’est pas feinte. Elle est le dernier rempart avant le découragement.
Un report qui n’en est pas un
La manifestation n’a pas eu lieu. Les chefs de village, consultés en dernière minute, ont préféré temporiser. « On aurait été étiquetés », souffle un ancien. Alors la colère a été rangée. Pour mieux ressortir. « Rien n’est gâté, ce que nous voulions faire n’est pas annulé, c’est simplement rapporté. Il faut une action plus grande, que tous les villages du département se lèvent ensemble. » Voiture ici, sur compte. On sait que sans union, la voix du planteur reste inaudible dans le tumulte des déclarations officielles. Et pourtant, le temps presse. La campagne principale touche à sa fin. Et ceux qui ont livré leur cacao en décembre attendent toujours. « Depuis le 15 décembre, certains n’ont pas vu la couleur de leur argent. Ils n’ont pas de fête. Ils sont présents. Mais l’attente à des limites. »
« Ce n’est pas la faute du nouveau ministre, mais qu’il regarde le dossier »
Dans les allées du pouvoir, on a nommé un nouvel homme à l’agriculture. Les paysans, eux, attendent des actes, pas des symboles. « Faut faire confiance à un homme. Si on le met à ce poste, c’est qu’il est valable. Mais qu’il regarde le dossier d’un œil neuf. Et vite . » Car la colère n’épargne personne. Ni le Conseil café-cacao, ni les acheteurs, ni les coopératives prises en étau. Certains évoquent même des quotas, des problèmes de logistique portuaire, des ventes anticipées mal négociées. « On nous dit que le cacao est vendu avant même d’être vendu. Mais alors, où est l’argent ? Pourquoi nous dire aujourd’hui que les cours mondiaux ont baissé, alors que nous avons vendu quand ils étaient hauts ? » La question reste suspendue. Sans réponse.
La tentation de l’autre voie
Et si la misère poussait les paysans vers l’ailleurs ? Le Ghana n’est pas loin. La fraude, elle, est déjà là. « Des présidents de coopératives sont obligés de liquider leur cacao à 1500 francs pour s’en sortir. Un tiens mieux que deux tu l’auras, tu comprendras ? Mais c’est mauvais. Très mauvais. » Le gouvernement lutte, dit-on. Des sanctions sont prises. Mais quand le prix intérieur n’est plus compétitif, quand les circuits officiels s’enlisent, les chemins de traversée deviennent des autoroutes. Les planteurs d’Ottopé 1 ne veulent pas en arriver là. Ils veulent croire encore que le système peut les rattraper avant la chute. « Nous ne voulons pas forcer la main au président » Cette déférence, presque filiale, envers le chef de l’État, est ce qui distingue cette crise de bien d’autres. Ici, on ne scande pas. En implorant. « On ne peut pas forcer le président. Sur le fournisseur. Parce qu’on sait qu’il a déjà prouvé qu’il était un homme de parole . »
Un mot de lui, et le système se débloque. Un conseil des ministres dédiés, et les caisses s’ouvrent. Une déclaration ferme, et le sourire revient.
Mais les mots finissent par s’user à force de ne pas être suivis d’effets. Les regards se ferment. Les mains se croisent. Et dans les poches vides, les billets ne viennent pas. Le village d’Ottopé 1 n’a pas manifesté le 13 février. Mais il a parlé. Et sa parole, rapportée, transcrite, est déjà une forme d’insurrection silencieuse. Que peut le président ? Beaucoup, répondent-ils en chœur. Un mot de lui, et le système se débloque. Un conseil des ministres dédiés, et les caisses s’ouvrent. Une déclaration ferme, et le sourire revient. « Le président ne mérite pas ce qui se passe. Ce paie, c’est lui qui le fait. Mais c’est nous qui les bâtissons, avec nos mains, notre sueur, notre cacao. Alors qu’on nous respecte. Qu’on nous paie . » En attendant, les foyers restent silencieux. Les enfants traînent dans les cours. Les femmes comptent les jours. Et les cacaoyers, eux, continuent de donner, indifférents aux dettes des hommes.



