La Banque africaine de développement (BAD) a dévoilé la nouvelle édition de son Indice de l’industrialisation en Afrique (IIA 2025). Un cru qui redistribue les cartes. Pour la première fois sur la période 2010-2024, le Maroc se hisse à la première place du classement continental, détrônant l’Afrique du Sud, qui régnait sans partage depuis des années.
Avec un score de 0,8415 point, le royaume chérifien devance désormais la nation arc-en-ciel (0,8396 point). Une avance infime mais symboliquement forte, qui témoigne d’une dynamique industrielle accélérée au nord-ouest du continent. Derrière ce duo, l’Égypte (0,7827 point) et la Tunisie (0,7760 point) confirment leur rang, tandis que Maurice (0,6731), l’Algérie (0,6661) et l’Eswatini (0,6509) complètent le peloton de tête. Le Sénégal (0,6368), la Namibie (0,6295) et la Côte d’Ivoire (0,6173) ferment le Top 10, signe que l’Afrique de l’Ouest rattrape progressivement son retard.
Le Maroc en tête, l’Afrique du Sud recule
L’indice de la BAD, qui combine 19 indicateurs allant de la valeur ajoutée manufacturière à l’emploi industriel en passant par les exportations de produits de moyenne et haute technologie, offre une photographie fine des performances nationales. Il mesure aussi bien les résultats directs que les déterminants comme l’investissement privé, les infrastructures ou l’environnement des affaires. Si l’Afrique du Sud conserve un tissu industriel diversifié, son déclin progressif sur l’ensemble des indicateurs clés lui a fait perdre sa première place. Le pays, jadis locomotive du continent, paie des décennies de sous-investissement et une crise énergétique chronique qui a étranglé ses usines. À l’inverse, le Maroc a su capitaliser sur des stratégies industrielles cohérentes : zones franches, formation professionnelle, incitations à l’exportation, et développement d’une industrie automobile et aéronautique reconnue mondialement. L’Égypte, quant à elle, a dépassé la Tunisie depuis 2020, portée par de grands chantiers industriels et une position géographique stratégique. La Tunisie, malgré ses atouts, peine à retrouver son élan d’avant la révolution de 2011. Maurice et l’Eswatini, petits États insulaires ou enclavés, démontrent que la taille n’est pas un frein quand la politique industrielle est bien menée.
L’Afrique de l’Ouest monte en puissance
La principale surprise de cette édition réside dans l’entrée du Sénégal et de la Côte d’Ivoire dans le quintile supérieur (Top 10). Une première pour la sous-région ouest-africaine, historiquement à la traîne sur le plan industriel. Le Sénégal, classé 8e, bénéficie de l’essor des hydrocarbures offshore et de la modernisation de ses infrastructures. Mais c’est surtout la Côte d’Ivoire qui retient l’attention : passée de la 14e place en 2010 à la 10e en 2024, elle devance désormais des économies mieux dotées comme le Nigeria ou le Ghana. Cette performance tient à la transformation locale des matières premières agricoles (cacao, anacarde) et à un secteur secondaire qui pèse près de 24 % du PIB. Abidjan a aussi attiré des investisseurs dans les zones économiques spéciales, créant un écosystème industriel embryonnaire mais dynamique. En quinze ans, la Côte d’Ivoire a gagné quatre places, confirmant que la croissance soutenue (6 % par an en moyenne) finit par produire des effets de structure. Plus bas dans le classement, le Nigeria (14e) et le Ghana (18e) stagnent dans le quintile intermédiaire supérieur. Le géant nigérian, handicapé par son instabilité sécuritaire et une dépendance aux hydrocarbures, n’a pas réussi à diversifier son économie. Le Ghana, malgré ses réformes, reste trop dépendant de l’or et du cacao. L’Afrique de l’Ouest progresse, mais lentement.
Sur les 54 pays couverts par l’indice, 41 ont amélioré leur score par rapport à 2010. Une nouvelle encourageante, qui montre que l’industrialisation n’est pas une chimère pour le continent. Mais ces progrès sont inégaux. Certains pays n’ont enregistré que des gains marginaux, insuffisants pour changer de quintile. Au final, seuls 24 pays ont vraiment évolué dans le classement, et 5 sont restés à la même position. Les plus fortes progressions sont à mettre à l’actif du Bénin, de la RDC, de Djibouti, du Gabon, de la Mauritanie, de la Somalie, du Sénégal, du Rwanda, de la Guinée et de la Sierra Leone. Tous ont gagné cinq places ou plus. À l’inverse, la Libye, le Lesotho, le Cap-Vert, Sao Tomé-et-Principe, le Niger, le Botswana, la Guinée équatoriale, le Soudan, les Seychelles, le Mali et Madagascar ont connu les plus fortes régressions. La médiane africaine a progressé de 6,4 % (passant de 0,5031 à 0,5353). L’écart entre les 10 premiers s’est légèrement resserré, signe d’une convergence en haut de tableau. L’écart entre les 10 derniers s’est nettement réduit, ce qui montre que les pays les moins avancés ont fait des efforts. En moyenne, ce sont les pays du quintile inférieur qui ont enregistré les progrès les plus marqués (+10 %), suivis par ceux du quintile intermédiaire (+7,9 %). Le quintile supérieur n’a progressé que de 2,7 %, traduisant un essoufflement relatif.
L’Afrique du Nord reste la région la plus industrialisée, suivie de l’Afrique australe. L’Est, l’Ouest et le Centre sont encore nettement en retard. En Afrique de l’Est, le Kenya (11e), l’Ouganda (16e) et la Tanzanie (23e) se distinguent dans le quintile intermédiaire supérieur. En Afrique centrale, le Gabon (12e) domine, suivi de la RDC (13e), de la Guinée équatoriale (17e) et du Cameroun (21e). Malgré ces progrès, le secteur manufacturier reste le maillon faible. La valeur ajoutée manufacturière a certes augmenté en termes absolus, passant de 285 milliards USD en 2020 à 351 milliards USD en 2025. Mais l’Afrique continue de représenter moins de 2 % de la production manufacturière mondiale et seulement 1,4 % des exportations mondiales de produits manufacturés. Un chiffre qui donne le vertige quand on connaît le potentiel du continent. La BAD souligne que l’industrialisation transformatrice ne pourra pas se faire uniquement par des stratégies nationales isolées. La prochaine phase doit s’appuyer sur l’intégration régionale, facilitée par la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). La mise en place de chaînes de valeur régionales, de corridors industriels, de zones économiques spéciales, d’investissements dans les infrastructures et les compétences, ainsi que la mobilisation de financements à grande échelle, sont autant de leviers à actionner d’urgence. Le classement 2025 de la BAD envoie un signal clair : l’Afrique bouge, mais trop lentement. Si le Maroc, l’Égypte et l’Afrique du Sud tirent leur épingle du jeu, des pays comme la Côte d’Ivoire ou le Sénégal montrent la voie à suivre.



