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Témoin impuissant, l’homme le plus riche du Mali raconte le calvaire des patrons après le 18 août 2020

Mamadou Sinsi Coulibaly n’aime pas les effets de manche. À 67 ans, l’homme d’affaires malien à la casquette toujours vissé, sur la tête a longtemps incarné la haute bourgeoisie industrielle malienne : patron respecté, président des patrons du Mali, chef d’un groupe qui employait jadis quelque 3 000 personnes. Depuis la rafale d’événements politiques qui a secoué Bamako en août 2020, il raconte une autre histoire celle des entreprises broyées, des chaînes d’approvisionnement rompues et d’une élite économique meurtrie. Récit d’un déclin qui rappelle que, outre acteurs indirects, les opérateurs économiques sont aussi des victimes directes des crises d’État.

« Quand il y a un coup d’État, l’entreprise paye le prix fort », dit-il sans détour. Pour lui, les chiffres sont simplement cruels. « J’ai tout perdu à 80 ou 90 %. » Autrefois, confie-t-il, Bamako voyait atterrir des compagnies aériennes, des majors internationales investissaient, le télégraphe des affaires vibrait. Aujourd’hui, la plupart de ces acteurs ont pris la porte. « Ils sont partis », répète-t-il, vers la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Nigeria… « Les entrepreneurs maliens qui faisaient la crème de l’entreprenariat ont tout quitté. » La disparition progressive de ce tissu productif est, pour lui, une tragédie doublée d’une menace pour la stabilité sociale. « La population a faim », affirme-t-il. « Les entrepreneurs ne savent plus où mettre la tête. » Le discours s’alourdit lorsqu’il évoque l’exode des compétences : ingénieurs, cadres, opérateurs, autant de compétences, qui ont fui faute d’un climat sécuritaire et économique propice.

Récit d’une entreprise à l’arrêt
Le groupe dont il était à la tête, actif dans l’industrie, l’agro-alimentaire, le tourisme, l’assurance et la communication, employait près de 3 000 personnes. Aujourd’hui, il ne reste guère que quelques centaines d’emplois. « J’ai dû réduire la voilure », explique-t-il. L’atelier d’injection plastique est fermé, faute d’énergie abordable ; la hausse du prix du carburant et des intrants a rendu la production non rentable. « Quand le coût de l’énergie augmente de 30 à 40 %, on n’a pas d’autre choix que d’arrêter », note-t-il, amer. Les mines, elles, semblent pour l’heure épargnées : dotées de réservoirs et parfois d’unités de production solaire, elles tiennent bon. Mais pour le reste de l’économie, l’horizon est bouché. Les frontières fermées, les ONG parties et les marchés taris, imposent des décisions douloureuses. « J’ai dû fermer des entreprises qui travaillaient près de la frontière avec le Niger », confesse-t-il. Les partenaires internationaux, dit-il, ne comprennent plus le Mali : « Nous ne sommes pas avec la communauté africaine, ni avec l’européenne ; nous sommes isolés. » Sur le plan social, la tension monte. Arrestations arbitraires, emballement des réseaux sociaux, désinformation : le tissu social s’effrite. « Le peuple reste tranquille, pour l’instant. Mais si l’implosion survient, ce ne sera pas seulement le peuple qui souffrira ; tout le pays paiera la facture », prévient-il.

mais beaucoup ont préféré investir ailleurs. Moi, je voulais rester et continuer à construire au Mali

Corruption, gouvernance et l’absence de perspectives
La corruption figure, selon lui, parmi les maux qui intoxiquent l’économie nationale. « La corruption fait partie du business plan », lâche-t-il. Les grandes entreprises peinent à évoluer dans un environnement où les règles du jeu sont floues et les contre-parties incertaines. Le patron en exercice critique l’amateurisme de la gestion politique : promesses non tenues, discours sans actes, accords de coopération qui restent lettre morte. Interrogé sur les initiatives régionales, coopération avec la Guinée et le Burkina, le Niger, la Russie, il se montre circonspect : « J’attends des actes, pas des paroles. » Face à la montée de l’instabilité, certains confrères ont choisi l’exil économique. « Ce n’est pas ma nature », confesse-t-il, « mais beaucoup ont préféré investir ailleurs. Moi, je voulais rester et continuer à construire au Mali. » L’État n’a pas su créer le cadre nécessaire pour attirer et retenir les investissements privés : fermeture d’usines, perte de savoir-faire, appauvrissement collectif. La jeunesse, en particulier, est pointée du doigt comme victime principale de cet effondrement. « La population est jeune, c’est une chance… si on crée des emplois. Aujourd’hui, sans perspectives, cette jeunesse devient une proie facile pour les recrutements djihadistes, payés misérablement », alerte-t-il. Le spectre de la radicalisation sociale hante son analyse : précarité, marginalisation et manque d’avenir forment un terreau dangereux.

Dialoguer malgré tout : La voie que prône un homme d’affaires
Malgré la colère, Mamadou Sinsi reste persuadé que la violence n’est pas la solution. « On ne résoudra pas nos conflits en se faisant la guerre », insiste-t-il. Pour lui, le dialogue est la condition sine qua non de toute sortie de crise durable. Il appelle à la concertation avec tous les acteurs, y compris ceux que beaucoup voudraient exclure. « Il faut dialoguer avec tout le monde », martèle-t-il. Car, rappelle-t-il, la guerre qui ronge le Mali a des racines anciennes, sociales et économiques, antérieures à l’arrivée des groupes armés. Sur la question des élections, son scepticisme est total : « Je ne crois pas que l’organisation de ces élections dans les délais soit possible », dit-il. Entre le besoin de matériel électoral, la sécurité à assurer et les fonds nécessaires, les conditions lui semblent loin d’être réunies. À ses yeux, parler d’échéances sans garanties concrètes relève d’un optimisme dangereux.

Des solutions ? Des réformes structurelles et des actes
Quand on lui demande ce qu’il attend, sa réponse est sobre : des actes. « Nous avons besoin d’un État qui donne un cadre fiable, des politiques publiques qui favorisent l’investissement, et un minimum de sécurité pour que les hommes d’affaires puissent planifier. » Il cite aussi la nécessité d’investir dans les infrastructures logistiques (routes, ports, services) pour réduire les coûts de transport. Sur le corridor Conakry–Bamako, il reste prudent : « Le port de Conakry est petit et les temps de transit sont longs ; le coût de revient devient prohibitif. Je préfère Dakar ou Abidjan. » Sinsi mise sur une « spiritualité économique » qu’il évoque sans ironie : une éthique du travail, une responsabilité sociale des patrons, une confiance à reconstruire entre les milieux d’affaires et les citoyens. Il se dit convaincu que les entrepreneurs maliens, équipés d’un peu de stabilité, peuvent encore contribuer à relancer le pays. Mais la condition posée est non négociable : la fin de l’amateurisme gouvernant et le retour à une gestion transparente des affaires publiques. Mamadou Sinsi Coulibaly reste égal à lui-même, un homme à la fois désabusé et tenace, qui a tout perdu mais qui n’a pas tout abandonné. Pour le plus nati de Bamako, le Mali ne se relèvera pas sans une refondation sérieuse de ses pratiques politiques et économiques. Son dernier mot, presque un appel, résonne : « Nous ne pouvons pas continuer ainsi. Il faut agir, vite, et avec sérieux. » Les entreprises, estime-t-il, sont prêtes à jouer leur rôle, pour autant qu’on leur rende la confiance et les moyens d’agir.

 

 

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