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Guerre au M-O: L’Irak se retrouve entraîné dans le conflit régional actuel

Au moins sept soldats irakiens ont été tués mercredi 25 mars en Irak dans une frappe attribuée aux États-Unis. Depuis plus de deux ans et demi et le début de la guerre à Gaza, l’Irak tente de rester à l’écart des tensions régionales. Le pays ne cesse cependant d’être impliqué malgré lui dans la guerre menée par les États-Unis et Israël contre son voisin iranien.
Le 28 février dernier, les États-Unis et Israël agressaient l’Iran en bombardant massivement le pays. Au même moment, un autre front s’ouvrait de manière plus officieuse : plusieurs frappes non revendiquées touchaient la base de Jurf al-Nasser. Une base des Forces de mobilisation populaires, des groupes armées chiites intégrés aux forces armées irakiennes.

« Ces groupes ont des combattants qui agissent hors du cadre de la mobilisation populaire, explique Robin Beaumont docteur en sciences politiques et spécialiste de l’Irak au cercle de réflexion Noria. Ainsi un groupe qui a des brigades officielles dans la mobilisation populaire crée une faction qui lui est liée, mais qui ne revendique pas cette affiliation, ce qui lui permet de conduire des opérations sans impliquer le groupe qui a une existence officielle dans les forces armées irakiennes. Certains reconnaissent explicitement leur affiliation avec l’”Axe de la Résistance” formé par l’Iran. »

Tous étaient cependant restés en retrait, ces dernières années, des différentes escalades de tensions dans la région, même durant la guerre des 12 jours menée par Israël et les États-Unis sur l’Iran en juin 2025. Cette fois-ci, face à l’agression israélo-américaine, l’Iran a, lui aussi, choisi la stratégie d’une régionalisation du conflit. Quelques heures après les frappes sur leurs bases, les groupes armés chiites irakiens ont débuté des frappes contre des camps militaires occidentaux en Iran, mais aussi contre des représentations diplomatiques et des infrastructures pétrolières. Les échanges de tirs se sont ainsi poursuivis depuis un mois.

Les groupes armés chiites irakiens ont « de moins en moins à perdre »
« L’intérêt de ces groupes est avant tout de survivre, analyse Robin Beaumont. Ces dernières années, ils avaient compris que pour cela, il fallait se transformer au moins provisoirement pour accentuer leur dimension politique plus que militaire. Mais aujourd’hui ce n’est plus le même scénario, notamment à cause des pressions américaines pour leur démantèlement et cette guerre qui leur laisse entrevoir la possibilité d’être complètement annihilé. Ces groupes ont donc de moins en moins à perdre et s’engagent de façon existentielle dans la guerre. »

Mardi 17 mars, des frappes imputées aux États-Unis ont fait 15 morts au sein des Forces de la mobilisation populaire, partie intégrante donc des forces irakiennes. Bagdad, qui tentait de maintenir le pays hors de la guerre, s’est vu forcé d’autoriser un « droit de riposte et d’autodéfense » aux groupes armés chiites placés sous son autorité.

Mais le mardi 24 mars, l’agression est allée plus loin. Une nouvelle frappe imputée aux États-Unis a visé un hôpital militaire dans une base qui abrite aussi bien des effectifs des Forces de mobilisation populaire que de l’armée irakienne elle-même. Sept soldats ont été tués. Il s’agit d’une violation flagrante et dangereuse du droit international qui interdit de « prendre pour cible les installations médicales et leur personnel », a relevé le ministère de la Défense. L’Irak va saisir le Conseil de sécurité des Nations unies au sujet de ces frappes, a déclaré le bureau du Premier ministre qui a également convoqué le chargé d’affaires américain.

Le Kurdistan irakien visé par l’Iran
Mais ce front-là n’est pas le seul à mettre en péril la stabilité du pays. Au nord, se trouve la région du Kurdistan irakien. Ce territoire abrite des bases occidentales, mais aussi les partis kurdes iraniens en exil. Au début de la guerre, Donald Trump annonçait une offensive terrestre imminente sur l’Iran lancée par les combattants kurdes iraniens depuis le territoire kurde irakien. Ces derniers refusent de la mener sans garantie américaine et sans coordination avec d’autres forces en Iran. Ils restent cependant une menace pour Téhéran et ont été plusieurs fois visés par les groupes armés chiites irakiens ces dernières semaines.

Lundi 23 mars, ce sont des missiles iraniens qui ont été directement tirés sur des bases de combattants kurdes irakiens. Les autorités de la région tentaient pourtant, tout comme Bagdad, de rester à la neutralité. Du point de vue d’Asso Hassan Zadeh, l’un des responsables en Europe du Parti démocratique du Kurdistan Iranien, les kurdes irakiens sont utilisés en levier de pression en parallèle des négociations annoncées par Donald Trump pour conclure un cessez-le-feu. « Dans toute guerre, durant des négociations, les deux parties font le maximum pour maintenir la pression militaire, explique-t-il. Le Kurdistan irakien est un terrain naturel d’opération pour l’Iran puisqu’il abrite des bases américaines. Il est vrai également que le régime se sent plus fragile que jamais, il sait très bien qu’il est toujours possible que la résistance kurde se redéploie. Viser les kurdes irakiens est un message envoyé aux autorités de la région pour qu’ils restreignent au maximum notre marge de manœuvre. »

Suite à ces frappes, l’Iran a officiellement plaidé l’erreur de tir. De leurs côtés, tout en condamnant l’attaque, Erbil continue de faire valoir sa volonté de rester en bonne relation avec le voisin iranien.

L’engrenage des crises
L’Irak a été saisi par cette guerre alors qu’il commençait à peine à s’installer dans la paix après des décennies de destruction. De la guerre entre l’Iran et l’Irak à celle contre l’organisation État islamique en passant par les deux guerres du Golfe, le pays semblait réussir progressivement à construire l’avenir plutôt que de concentrer ses efforts à panser des plaies sans cesse renouvelées. « Aujourd’hui l’Irak souffre de problèmes structurels, d’un système politique verrouillé, de la corruption, mais d’un point de vue sécuritaire, il y avait une vraie amélioration, reprend Robin Beaumont. Depuis quelques années, on voyait de jeunes irakiens de la diaspora revenir et des Irakiens en Irak qui auraient eu les moyens de partir décider de rester. Il y avait une diminution de la violence et des gouvernements qui commençaient à construire leur identité politique sur des questions de développement, de construction d’infrastructures et cetera. La population était hostile à la guerre. Aujourd’hui toute cette dynamique est remise en cause. »

D’autant que le pays fait face à cette guerre sans leader effectif. Suite aux élections législatives de l’automne dernier, la grande coalition des partis chiites, le cadre de coordination chiite, a proposé un nom au poste de Premier ministre : Nouri al-Maliki ancien Premier ministre, étroitement lié aux groupes armés chiites. Une candidature rejetée par le président américain Donald Trump mettant une nouvelle fois en évidence l’ingérence américaine dans les affaires internes du pays, le plongeant par la même occasion dans une impasse politique.

Aujourd’hui, le Premier ministre sortant Mohammed Chia al-Soudani reste donc en poste, mais n’est autorisé qu’à gérer les affaires courantes.

« Cette guerre a poussé au maximum les contradictions de ce régime irakien qui, depuis 2003, est pris entre les injonctions contradictoires de ses deux principaux alliés l’Iran et les États-Unis. Alors qu’on pouvait estimer que le Premier ministre avait réussi à tenir son pays à l’écart de la guerre ces deux dernières années, il paraît de plus en plus isolé et avec de moins en moins de contrôle sur les groupes armés irakiens qui participent à la régionalisation de la guerre », poursuit Robin Beaumont.

L’Irak impacté par la fermeture du détroit d’Ormuz
Aux crises politiques et sécuritaires s’ajoute un effondrement économique. L’économie du pays dépend à 90% de l’exportation d’hydrocarbure. Il est donc particulièrement impacté par la fermeture du détroit d’Ormuz. Dans une volonté d’union nationale les autorités régionales du Kurdistan irakien et les autorités nationales irakiennes ont réussi à trouver un accord pour faire sortir le pétrole irakien par la Turquie via l’oléoduc du Kurdistan irakien. Mais cela ne permettra de combler qu’un douzième des exportations d’avant-guerre. « L’Irak pourrait rapidement se trouver dans la situation d’être incapable de payer les salaires de ses fonctionnaires y compris ceux de ses forces armées, prévient Robin Beaumont. Une crise sociale viendrait alors s’ajouter aux autres. Nous pourrions voir renaître des grands mouvements de mobilisation.»

L’Irak est également très dépendant de l’Iran pour de nombreux biens du quotidien. Il utilise le gaz iranien pour fournir l’électricité à sa population. Les frappes sur le champ gazier iranien de South Pars ont engendré d’importantes coupures. Si les livraisons de gaz iranien ont repris le week-end dernier, elles restent en deçà du volume nécessaire pour alimenter le pays.

Le gouvernement irakien veut à tout prix limiter l’impact de la guerre au Moyen-Orient sur son sol.

 

 

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