Un courriel interne du Pentagone détaille un éventail de mesures visant à sanctionner certains alliés de l’OTAN jugés peu coopératifs dans le cadre de la guerre américano-israélienne contre l’Iran. Parmi les options envisagées, il y a la suspension de l’Espagne de l’Alliance atlantique, ainsi qu’une révision de la position diplomatique des États-Unis concernant la souveraineté des îles Malouines, revendiquées par l’Argentine et administrées par le Royaume-Uni.
Le document a été rédigé par Elbridge Colby, principal conseiller politique du Pentagone. Celui-ci exprime une frustration ouverte face au refus, de certains partenaires européens d’accorder aux forces américaines les droits d’accès, de stationnement et de survol, ce que l’on désigne par l’acronyme ABO. « L’ABO n’est que la base absolue de l’OTAN », écrit Colby, selon le résumé du responsable. L’email circule à des niveaux élevés de la hiérarchie militaire américaine, signe que l’administration Trump ne cache plus son exaspération.
Les options présentées
Les options ne vont pas jusqu’à proposer un retrait pur et simple des États-Unis de l’OTAN, une menace que Donald Trump a pourtant agitée à plusieurs reprises. « Ne le feriez-vous pas à ma place ? » a-t-il lancé à Reuters le 1er avril, interrogé sur une éventuelle sortie de l’Alliance vieille de 76 ans. En revanche, les mesures explorées visent à frapper les esprits en touchant au prestige et aux symboles. Suspendre un pays membre, l’Espagne en l’occurrence, enverrait un signal fort, même si l’effet opérationnel serait limité. Le courriel ne préconise pas non plus la fermeture de bases américaines en Europe, mais il laisse planer la possibilité d’un redéploiement partiel des forces. Interrogé sur l’authenticité et le bien-fondé de ces pistes, le porte-parole du Pentagone, Kingsley Wilson, a répondu sans détour : « Comme l’a dit le président Trump, malgré tout ce que les États-Unis ont fait pour nos alliés de l’OTAN, ils n’étaient pas là pour nous. Le département de la Guerre veillera à ce que le président dispose d’options crédibles pour que nos alliés ne soient plus des tigres en papier. » Une formule qui résume l’humeur du moment à Washington.
L’Espagne dans le viseur, le « sentiment de droit » européen dénoncé
Parmi les cibles désignées, l’Espagne occupe une place particulière. Le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez a refusé d’autoriser l’utilisation de ses bases militaires – notamment la base navale de Rota et la base aérienne de Morón – pour des opérations offensives contre l’Iran. Une position que Washington perçoit comme une défection inacceptable. Le courriel de Colby ne propose pas de mécanisme concret pour suspendre un membre de l’OTAN, le traité fondateur de l’Alliance ne prévoit d’ailleurs aucune disposition en ce sens, comme l’a rappelé un responsable de l’OTAN interrogé sur le sujet. Mais l’intention compte davantage que la faisabilité juridique : il s’agit de faire comprendre aux Européens que leur « sentiment de droit » expression employée par le responsable américain, n’est plus toléré.
L’idée sous-jacente est que l’Europe, protégée sous le parapluie américain depuis des décennies, devrait elle-même contribuer davantage à la sécurité collective, en particulier lorsque les intérêts des États-Unis sont directement engagés. La guerre contre l’Iran a mis en lumière les divergences transatlantiques. La Grande-Bretagne, la France et d’autres capitales européennes ont fait valoir que participer au blocus naval américain équivaudrait à entrer en guerre, mais qu’elles seraient prêtes à contribuer à la sécurisation du détroit d’Ormuz une fois un cessez-le-feu acquis. Une nuance qui agace profondément l’administration Trump. Le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, s’est exprimé en ce sens le mois dernier au Pentagone. «….a-t-il déclaré. Nous recevons des questions, des obstacles ou des hésitations. Vous n’avez pas vraiment d’alliance si vous avez des pays qui ne sont pas prêts à vous soutenir quand vous en avez besoin. » Le ton est donné. Et l’argument géopolitique n’est pas dénué de portée : Hegseth a rappelé que les missiles iraniens à plus longue portée ne peuvent pas toucher le territoire américain, mais qu’ils peuvent atteindre l’Europe. Une manière de souligner que la menace est aussi européenne, et que l’absence de soutien serait à double tranchant.
Les Malouines et les « possessions impériales »
Le courriel du Pentagone ne s’arrête pas à l’Espagne. Il évoque également la possibilité d’une réévaluation du soutien diplomatique américain aux « possessions impériales » européennes, citant explicitement les îles Malouines – Falkland pour les Britanniques. Le site du département d’État indique actuellement que l’archipel est administré par le Royaume-Uni tout en étant revendiqué par l’Argentine. Or, le président argentin Javier Milei, libertarien et allié déclaré de Donald Trump, ne cache pas ses ambitions. « Nous faisons tout ce qui est humainement possible pour que les Malvinas argentines, les îles, tout le territoire revienne entre les mains de l’Argentine », a déclaré Milei dans une interview radio récemment publiée sur son compte X. « Nous faisons des progrès comme jamais auparavant. » Une révision de la position américaine sur ce dossier serait perçue comme un camouflet cinglant pour Londres, d’autant que les relations personnelles entre Trump et le Premier ministre Keir Starmer sont exécrables. Trump a traité Starmer de « lâche », l’a comparé défavorablement à Winston Churchill, et qualifié les porte-avions britanniques de « jouets ». La Grande-Bretagne, après avoir refusé dans un premier temps d’autoriser l’usage de ses bases pour des frappes contre l’Iran, a finalement accepté des missions défensives limitées pour protéger les civils de la région, y compris les ressortissants britanniques. Une concession qui n’a pas suffi à apaiser Washington.
Du côté de Downing Street, la réponse est restée ferme mais mesurée. Un porte-parole du Premier ministre a rappelé que « la souveraineté des îles revient au Royaume-Uni et que le droit à l’autodétermination des îles est primordial ». Une position constante, a-t-il insisté. Rien ne dit, toutefois, que l’administration Trump s’en contente. L’histoire des Malouines reste douloureuse : en 1982, une brève guerre entre l’Argentine et le Royaume-Uni avait fait quelque 900 morts avant la reddition argentine. Rouvrir ce dossier, même symboliquement, serait un geste d’une rare violence diplomatique. Le courriel du Pentagone n’est peut-être qu’une pièce interne, une exploration de pistes sans lendemain. Mais il traduit un profond ressentiment au sein de l’administration américaine, une lassitude à l’égard d’alliés perçus comme des passagers clandestins de la sécurité mondiale. En menaçant de suspendre l’Espagne, de reconsidérer les Malouines et de dénoncer le « sentiment de droit » européen, Washington cherche moins à appliquer ces mesures qu’à imposer une nouvelle donne : l’OTAN ne peut plus fonctionner sur la base d’une confiance aveugle et d’une contribution inégale. Les capitales européennes, prises entre leur opposition à la guerre iranienne et leur dépendance sécuritaire, trouveront une parade avant que les mots ne se transforment en actes.



