En Iran, le débat autour du port du voile revient avec force dans les discours officiels. Le chef du pouvoir judiciaire, Gholamhossein Mohseni Ejeï, a demandé ces derniers jours aux procureurs du pays d’être plus attentifs aux comportements comme des « anomalies sociales ». Selon lui, la montée des influences étrangères favoriserait un relâchement des normes vestimentaires et pousserait une partie de la jeunesse à négliger les règles imposées depuis la révolution islamique de 1979.
Dans plusieurs grandes villes, les autorités religieuses conservatrices s’inquiètent d’un changement visible : des jeunes femmes se déplacent tête découverte, parfois habillées de manière jugée trop audacieuse par les responsables traditionnalistes. Sur les réseaux sociaux comme dans les rues de Téhéran, le phénomène est devenu courant, signe d’une évolution sociale profonde malgré les pressions. Le président réformateur Massoud Pezeshkian avait lui-même refusé, il ya moins d’un an, de valider une loi durcissant encore les obligations liées au voile. Une décision qui avait ouvert un champ de liberté limité, mais réel, dans certains milieux urbains.
Des gestes publics qui irritent les conservateurs
Plusieurs événements récents sont venus renforcer les tensions. Le 14 novembre, une course à pied mixte s’est tenue à Téhéran. Des jeunes filles y ont participé sans voile, ce qui a suscité de nouvelles critiques de la part des religieux les plus stricts. L’incident a rapidement alimenté les discussions, révélant l’écart grandissant entre les attentes officielles et les pratiques sociales. Depuis plusieurs années, les contrôles semblent plus irréguliers, même si les autorités rappellent régulièrement que la loi demeure en vigueur. Le débat reste vif, tandis qu’un autre sujet pèse lourdement sur le quotidien des Iraniens : la pénurie d’eau. Dans le nord-ouest du pays, le lac d’Ourmia offre un symbole frappant de la dégradation environnementale. Autrefois l’un des plus vastes lacs salés du monde, il n’est plus désormais qu’une grande étendue blanchie par le sel. Des habitants de Tabriz racontent l’évolution rapide du paysage : en dix ans, le lac a perdu plus de 95 % de son volume.
Cette transformation s’inscrit dans une sécheresse exceptionnelle. Les données officielles montrent qu’aucune pluie n’a été enregistrée dans la moitié des provinces du pays depuis le 23 septembre. Les canicules de l’été ont aggravé la situation, fragilisant les réserves hydriques. À Téhéran, ville de près de dix millions d’habitants, les barrages qui alimentent la capitale ne contiennent plus que quelques pourcents de leur capacité initiale. Le président Massoud Pezeshkian a mis en garde début novembre contre un scénario extrême, évoquant la possibilité d’un exode forcé si les conditions restaient présentes. Ses propos, très commentés, témoignent de l’ampleur du problème.
Coupures d’eau, tensions sociales et défiance vis-à-vis des autorités
Dans plusieurs quartiers de Téhéran, des habitants rapportent des coupures nocturnes répétées. Certains s’équipent désormais de pompes ou de réservoirs pour pallier la baisse de pression, ce qui accentue les écarts entre familles modestes et foyers plus aisés. Beaucoup expriment leur lassitude face à une gestion jugée défaillante, marquée par des décennies de décisions peu adaptées à la réalité climatique du pays.
Des experts rappellent que la modernisation agricole et l’expansion industrielle ont longtemps été privilégiées au détriment d’une politique de l’eau plus durable. Le recours massif aux fourrages de nappes souterraines et la multiplication des barrages ont fini par assécher des régions entières. Près de 80 à 90 % de l’eau stockée est orientée vers l’agriculture . Les critiques pointent également la proximité entre certains secteurs économiques et les institutions sécuritaires, notamment le Corps des gardiens de la révolution. Selon plusieurs spécialistes, ces priorités diminuent la capacité de l’État à mener une gestion équilibrée des ressources.
La question de l’eau a déjà déclenché des mouvements de protestation dans plusieurs provinces. Le « soulèvement des assoiffés » de 2021 dans la région du Khouzestan avait marqué les esprits. Plus récemment, des tensions ont éclaté autour du fleuve Zayandeh Rud, essentiel à la vie des communautés rurales de l’est d’Ispahan. Les autorités redoutent désormais que la crise actuelle ne relance les manifestations plus larges. Des observateurs estiment toutefois que la pression exercée sur les organisations civiles réduit la possibilité d’une mobilisation organisée et durable. Dans ce climat d’incertitude, certains responsables locaux invitent à renouer avec des traditions religieuses, comme lors d’une prière collective organisée dans le désert pour demander la pluie. Une initiative symbolique, alors que la capitale reste sous la menace d’un assèchement rapide.



