Alors que le président Donald Trump n’hésite pas à mettre la pression sur son voisin mexicain face au problème que pose le trafic de drogue dans son pays, le gouvernement de Claudia Sheinbaum pointe du doigt un autre problème : l’afflux massif d’armes venant des États-Unis qui décuple la violence des cartels de la drogue. Un phénomène qui s’accentue.
Le 22 février 2026, lors de l’opération ayant mené à la mort d’El Mencho, chef du cartel Jalisco Nueva Generacion (CJNG), des véhicules blindés et de nombreuses armes ont été saisies, dont des lance-roquettes. Ce cartel qui domine de nombreux États du Mexique est connu pour sa violence extrême, mais aussi pour son armement puissant et sophistiqué. Au point que sa puissance de feu dépasse parfois celles des forces de l’ordre.
En réponse à la mort de leur leader, le déchaînement de violence du CJNG a entraîné la mort d’au moins 27 membres des forces de sécurité. Et pendant plusieurs jours, sa capacité de nuisance a clairement mis en difficulté les forces de sécurité mexicaines, malgré un déploiement militaire exceptionnel de 10 000 hommes.
Des milliers d’armes saisies, une goutte d’eau
En tout, 18 000 armes illégales ont été récupérées lors des saisies ou sur les scènes de crime par le Mexique depuis l’arrivée de la présidente Claudia Sheinbaum au pouvoir, en octobre 2024. Parmi celles-ci, 78% proviennent directement des États-Unis, selon les autorités mexicaines.
Du côté états-unien, l’ATF, agence en charge du contrôle des armes, s’est enorgueillie mi-février de saisies record de 4 359 armes illégales à destination des cartels mexicains, accompagnées de 648 975 cartouches en un an. L’ATF présente ces saisies comme le fruit d’une « offensive agressive à l’échelle nationale » contre les trafiquants d’armes, avec un discours martial : « Ce n’est pas un problème de frontière sud-ouest, mais une menace nationale », martèle le sous-directeur Robert Cekada.
Pourtant, ces milliers d’armes saisies des deux côtés du Rio Grande ne représentent qu’une goutte d’eau. Les estimations sont très variables, mais évoquent toutes des centaines de milliers d’armes franchissant illégalement la frontière chaque année. « Le trafic d’armes entre les États-Unis et le Mexique est sans doute le plus important au monde », souligne d’ailleurs un rapport du Groupe de recherche et d’informations sur la paix et la sécurité (Grip). Ce « rio de acero » (« fleuve d’acier » en français), comme il est parfois évoqué, irrigue les arsenaux des cartels mexicains, contribuant à un niveau de violence record dans le pays.
Le phénomène n’est pas nouveau, mais il a pris de l’ampleur depuis la fin des années 1990, et surtout depuis le lancement de la « guerre contre la drogue » en 2006. L’explosion du chiffre des morts par arme à feu en atteste : alors que l’on déplorait environ 10 000 à 15 000 homicides par an de 1990 à 2007, ce chiffre a atteint jusqu’à 36 685 morts en 2018. En 2025, on compte toujours 20 674 meurtres, même si ce chiffre, en forte baisse comparé aux années précédentes, est à nuancer par la hausse du nombre de disparitions forcées.
Et le trafic d’armes nourrissant cette violence ne devrait pas ralentir, selon Georges Berghezan, chercheur associé du Grip : « Après les menaces de Trump d’intervenir contre les cartels en 2025, des représentants de ces groupes ont déclaré qu’ils allaient mieux s’armer. Et puis le nombre d’armes aux États-Unis parmi les civils est en constante augmentation. »
Une législation américaine permissive
Car si autant d’armes en provenance des États-Unis se retrouvent dans les mains des narcotrafiquants et de leurs bras armés au Mexique, c’est parce que le trafic prospère sur les failles du système états-unien, particulièrement souple en matière d’acquisition d’armes à feu. Les États frontaliers, Texas et Arizona en tête, concentrent des milliers d’armureries où l’achat d’armes semi-automatiques, comme des AR-15, est à la portée de presque tout citoyen majeur.
Mais les réseaux de ventes d’armes vont plus loin que ces deux seuls États et profitent des 77 813 vendeurs d’armes autorisés aux États-Unis. Les saisies de l’ATF se font aussi loin des frontières – preuve que les armes partent de tout le pays, du Midwest à la côte Est.
« Le schéma classique, c’est le commerce de fourmi, détaille à RFI Georges Berghezan. Un civil américain achète légalement une ou deux armes, puis les revend à un intermédiaire, qui s’occupe de les faire passer au Mexique ». Les contrôles à la frontière, davantage focalisés sur les flux de drogue ou de migrants dans le sens inverse, laissent passer l’essentiel du trafic vers le Mexique.
Les principales routes, identifiées par les autorités, traversent les États les plus violents du Mexique. Le corridor allant de l’Arizona à Sonora a été dominant ces dernières années, alimentant la guerre interne du cartel de Sinaloa, puis viennent ceux partant du Texas vers de nombreux États mexicains comme Chihuahua, Guanajuato ou encore Tamaulipas. Et pour déjouer les contrôles, les trafiquants n’hésitent plus à démonter les armes, passant les pièces détachées séparément.
Surenchère de puissance de feu
À ces faiblesses de la loi américaine s’ajoute la volonté de rentabilité de l’industrie de l’armement qui n’hésite pas à ouvrir le marché civil à des armes initialement destinées à l’armée. Le New York Times a pointé récemment dans une enquête la saisie de 137 000 cartouches calibre .50 par l’armée mexicaine depuis 2012, issues de l’usine Lake City Army Ammunition Plant, sous contrat avec le Pentagone. Ce calibre de guerre, destiné normalement aux mitrailleuses lourdes ou aux fusils de précision de l’armée états-unienne, est particulièrement prisé des cartels.
Si les pistolets restent majoritaires, la tendance est en effet à la montée en puissance. Les cartels s’équipent massivement en armes longues : principalement des fusils d’assaut, mais aussi des mitrailleuses, voire des fusils antimatériel Barrett .50, capables de percer le blindage d’un véhicule ou d’abattre un hélicoptère. Selon le décompte des autorités mexicaines, sur les 18 000 armes saisies récemment, 215 étaient des Barrett .50, et près de 300 des mitrailleuses.
Si les saisies symbolisent un effort réel, elles soulignent aussi un échec structurel : le flux d’armes reste massif. Pendant ce temps, l’administration Trump promet la guerre aux cartels, mais refuse de résoudre le problème à la source : la prolifération des armes à cause de législations trop permissives aux États-Unis. Et ce, alors que la présidente Sheinbaum presse pour sa part les États-Unis de réguler ce secteur comme ils traquent la drogue ou les migrants.
Le 2ᵉ amendement aux États-Unis, sur le droit de posséder une arme, protège en effet un secteur de l’armement qui profite de la violence au Mexique. Face à ce verrou, le Mexique a déposé plainte devant la Cour suprême demandant 10 milliards de dollars. La requête a été rejetée en juin 2025. À l’unanimité, la plus haute juridiction américaine a jugé que l’industrie de l’armement ne pouvait pas être poursuivie pour l’utilisation criminelle de ses produits.





