En choisissant d’ouvrir un nouveau front contre Israël au nom de son allégeance à la République islamique d’Iran et en hommage à son défunt guide suprême, Ali Khamenei, le Hezbollah se retrouve totalement isolé sur la scène politique libanaise. La colère gronde même au sein de la communauté chiite, en première ligne des bombardements et des incursions de l’armée israélienne dans le sud du pays.
Troupes israéliennes au sol, zone tampon dans le Sud-Liban, bombardements incessants, exode en plein ramadan : en revendiquant, lundi 2 mars, le tir de quelques roquettes en direction d’Israël, pour venger le guide suprême iranien Ali Khamenei, tué à Téhéran, le Hezbollah a replongé le Liban dans les affres de la guerre. Une guerre cette fois régionale, avec l’Iran d’un côté, les États-Unis et Israël de l’autre…
Et ce, alors qu’il se gardait prudemment, depuis le cessez-le-feu signé avec Israël en novembre 2024, de répliquer aux frappes israéliennes quasi quotidiennes dans le Sud-Liban.
Israël a aussitôt répliqué par des frappes meurtrières dans le sud du pays et sur la banlieue sud de Beyrouth, provoquant des dizaines de morts et des dizaines de milliers de déplacés. Selon un bilan donné mercredi par les autorités libanaises, 72 personnes ont déjà été tuées au cours des frappes israéliennes. Le gouvernement de Benyamin Nétanyahou a ordonné la prise de contrôle de “nouvelles positions” dans le sud du Liban, et la création d’une “zone tampon” entre le Hezbollah et sa population.
Le Hezbollah a offert “un prétexte à l’agression israélienne”
Cette escalade ravive les fractures internes d’un pays du Cèdre où le gouvernement, qui tente de désarmer le Hezbollah depuis plusieurs mois, a décidé, à l’issue d’une réunion extraordinaire du cabinet qui s’est tenue le 2 mars, d’interdire les activités militaires du Hezbollah.
“Nous ne pouvons que condamner l’ampleur de la réaction israélienne, qui est sans commune mesure avec les tirs effectués par le Hezbollah, confie le ministre libanais de la Justice Adel Nassar dans une interview accordée à France 24. Néanmoins, il est évident que c’est délibérément et en connaissance de cause que le Hezbollah a offert ce prétexte à l’agression israélienne.”
“Il est inconcevable qu’un parti politique prenne l’initiative de tirer des roquettes contre un autre pays, aussi ennemi soit-il, poursuit Adel Nassar. Cette attitude de la part du Hezbollah est irresponsable et, d’ailleurs, le gouvernement libanais a fermement condamné cette action et considère clairement, par une décision prise en conseil des ministres, que les activités militaires du Hezbollah sont hors de la loi.”
Une décision qui n’aurait pas pu être validée sans l’aval des ministres chiites de l’allié politique du Hezbollah, le président du Parlement Nabih Berri. En se désolidarisant du Hezbollah, il démontre que l’isolement politique du parti dirigé par Naïm Qassem est total.
“S’ils veulent se suicider, qu’ils aillent chez leur maître à Téhéran”
“Je n’ai jamais vu une soi-disant résistance, censée libérer le pays de l’occupant, tout faire pour, au contraire, lui offrir un prétexte pour y envoyer encore plus de troupes et pour y créer une zone tampon”, ironise un responsable d’un parti politique rival du Hezbollah, sous le sceau de l’anonymat.
“Ils savaient mieux que quiconque, pour les avoir testés tant de fois, que les Israéliens allaient forcément réagir avec férocité, accuse-t-il. S’ils veulent se suicider, qu’ils aillent chez leur maître à Téhéran, loin du Liban, car nous n’en pouvons plus de leur idéologie mortifère.”
Pour Karim El Mufti, chercheur en sciences politiques et droit international à Sciences Po, les dernières actions du Hezbollah posent énormément de questions.
Il estime que le parti pro-iranien pourrait “avoir aussi choisi d’aller au bout de sa logique suicidaire et autodestructrice, qui est également dans la ligne de son idéologie chiite, notamment du martyre de l’imam Hussein”, en référence au petit-fils du prophète Mahomet et troisième imam du chiisme, tué en 680 à Karbala et considéré comme le “prince des martyrs”.
“Sa stratégie politique et militaire interpelle, car c’est quand même un positionnement qui relève plus de l’autodestruction qu’autre chose, souligne-t-il. Du point de vue strictement militaire, les conséquences sur le groupe et sur le Liban en général achèvent de décrédibiliser le Hezbollah aux yeux de la population libanaise.”
En effet, au-delà des rivalités politiques, la colère gronde au Liban, au sein même de la communauté chiite, certains reprochant au mouvement d’exposer leurs régions à de nouvelles destructions.
Le Hezbollah a affirmé mercredi que ses combattants étaient engagés dans des affrontements “directs” avec des soldats israéliens entrés dans la ville libanaise de Khiam, à 6 km de la frontière.
Une communauté chiite de nouveau jetée sur les routes
“La situation est critique, à pleurer même, alors que le Hezbollah semble avoir décidé d’entrer en guerre sans tenir compte des crises qui plombent le pays, de la misère et des destructions déjà infligées au sud lors du précédent conflit, rapporte Mahmoud Fakih, journaliste au sein du quotidien de référence An-Nahar. En plein jeûne du ramadan, des familles entières sont de nouveau jetées sur les routes et errent pour trouver où dormir ; dans le centre de Beyrouth, des déplacés du Sud-Liban dorment dans leur voiture depuis trois jours, faute de refuge pour les accueillir.”
“Une majorité de Libanais est contre cette guerre et contre l’implication du pays dans ce conflit, vu les souffrances endurées il y a à peine un an et demi, et voit l’initiative du Hezbollah comme un suicide militaire et politique”, poursuit Mahmoud Fakih.
Adel Nassar dit lui aussi percevoir “une prise de conscience de l’aventurisme dans lequel le Hezbollah agit et des dangers qu’il fait peser sur toute la population, mais plus précisément sur la population du sud, de la Békaa et de la banlieue sud de Beyrouth”, soit les trois principaux bastions du parti chiite.
“Il y a beaucoup de colère contre Israël, parce que le Liban a été victime de l’État hébreu à de nombreuses reprises, mais il y a encore plus de colère envers le Hezbollah à un niveau tel que je n’en ai jamais vu depuis sa création en 1982, confie de son côté, depuis Beyrouth, Hussein Ibish, chercheur principal à l’Arab Gulf States Institute. Il y a beaucoup de ressentiment contre lui, y compris au sein de la communauté chiite, nombreux étant ceux qui estiment qu’il a entraîné imprudemment le pays dans une guerre qu’il ne peut pas se permettre et à laquelle il n’avait aucun intérêt.”
“Le Hezbollah ayant entraîné le pays dans la guerre à plusieurs reprises, la patience pour cette routine et l’excuse de la lutte contre Israël se sont épuisées, conclut-il. Elle n’est pas usée, elle s’est épuisée.”



