La machine diplomatique internationale ne connaît pas de répit. Alors que le Moyen-Orient reste secoué par des affrontements meurtriers, deux mouvements parallèles ont concentré l’attention ce mardi. D’un côté, le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, est arrivé en Chine pour une visite de deux jours, placée sous le signe de la coordination entre les deux puissances.
De l’autre, Washington accueille des pourparlers directs et préliminaires entre Israël et le Liban, une première en plus de trois décennies, sous l’égide du secrétaire d’État Marco Rubio. Deux rendez-vous, deux logiques, mais une même préoccupation : tenter de dessiner des issues dans un paysage régional où les lignes de fracture ne cessent de s’approfondir.
Pékin et Moscou, un tandem qui affine sa lecture du monde
Sergueï Lavrov a foulé le sol chinois mardi, accueilli par une discrétion protocolaire de rigueur. Le ministère russe des Affaires étrangères a diffusé une image de sa descente d’avion, sans autre commentaire. La Chine et la Russie entendent « coordonner leurs positions » sur « les questions internationales et régionales d’intérêt commun », a résumé le porte-parole de la diplomatie chinoise, Guo Jiakun. Dans le détail, les entretiens entre Lavrov et son homologue Wang Yi doivent porter à la fois sur l’état des relations bilatérales et sur les grands dossiers du moment. Le contexte ne manque pas de dossiers brûlants. Le Moyen-Orient occupe une place centrale, et les deux capitales partagent un point commun : elles sont toutes deux des partenaires de l’Iran, tout en entretenant des rapports de compétition avec Washington. À la veille de son déplacement, Lavrov s’est d’ailleurs entretenu téléphoniquement avec le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi.
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Un geste qui souligne la volonté de Moscou de rester en phase avec Téhéran, alors que les négociations indirectes entre l’Iran et les États-Unis viennent de s’achever sur un échec. Pékin, de son côté, multiplie les rencontres de haut niveau. Mardi, la capitale chinoise accueillait une série de leaders étrangers, le prince héritier d’Abou Dhabi, le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez, le président vietnamien To Lam. Officiellement, leurs visites ne sont pas liées à la crise moyen-orientale. Mais les déclarations publiques disent autre chose. Lundi, le Premier ministre chinois Li Qiang a assuré au prince héritier d’Abou Dhabi que « la Chine est prête à continuer à jouer un rôle constructif et à contribuer au rétablissement de la paix et de la tranquillité dans la région du Golfe ». Une formule prudente mais significative.
Washington tente un pari risqué : Des pourparlers directs entre Israël et le Liban
À plusieurs milliers de kilomètres de là, c’est une tout autre scène diplomatique qui se joue. Le département d’État à Washington réunit mardi soir des représentants israéliens et libanais pour des discussions directes, les premières du genre depuis 1993. L’ambiance, toutefois, est loin d’être à l’optimisme. Un ancien responsable israélien de la Défense, s’exprimant sous couvert d’anonymat, a résumé le sentiment général : « Il va falloir beaucoup d’imagination et d’optimisme pour penser que ce différend puisse être résolu demain à Washington. Les attentes sont faibles. » Le conflit qui oppose Israël au Hezbollah a pris une dimension régionale depuis le 2 mars, lorsque le parti chiite libanais est entré dans la guerre pour venger la mort du guide suprême iranien Ali Khamenei, tué lors des premières frappes israélo-américaines contre l’Iran le 28 février. Depuis, les frappes israéliennes ont fait plus de 2.000 morts au Liban, dont des raids meurtriers sans précédent le 8 avril, et contraint plus d’un million de personnes à se déplacer. L’armée israélienne a annoncé mardi la mort d’un nouveau soldat « au combat » dans le sud du Liban, le treizième depuis le début des hostilités.
Ce dialogue vise à désarmer l’organisation terroriste du Hezbollah, à la chasser du Liban et à établir des relations pacifiques entre nos deux pays.
Dans ce climat, les positions de départ sont aux antipodes l’une de l’autre. Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a accepté ces pourparlers à deux conditions : le désarmement du Hezbollah et la conclusion d’un « véritable accord de paix qui tiendra pour des générations ». La porte-parole du gouvernement israélien, Shosh Bedrosian, a été plus directe : « Ce dialogue vise à désarmer l’organisation terroriste du Hezbollah, à la chasser du Liban et à établir des relations pacifiques entre nos deux pays. » Elle a ajouté qu’Israël ne négocierait aucun cessez-le-feu avec le Hezbollah, accusé de poursuivre ses attaques. Côté libanais, le président Joseph Aoun a exprimé lundi l’espoir qu’un accord puisse être trouvé sur un cessez-le-feu, dans la perspective d’ouvrir des négociations directes avec Israël. Mais la tâche s’annonce herculéenne. Le chef du Hezbollah, Naïm Kassem, a d’ores et déjà réclamé l’« annulation » de la rencontre de Washington, qualifiant de « capitulation » toute discussion de ce type.
L’Amérique entre deux feux, Israël envisage une zone tampon
L’administration Trump se trouve dans une position délicate. D’un côté, elle exige le respect de l’intégrité territoriale du Liban. De l’autre, elle défend le droit d’Israël à se défendre. Washington regrette que l’armée libanaise n’ait pas su ou pu désarmer le Hezbollah. Un responsable du département d’État, sous couvert d’anonymat, a présenté l’objectif des pourparlers : « garantir la sécurité à long terme de la frontière nord d’Israël et soutenir la détermination du gouvernement libanais à rétablir sa pleine souveraineté sur son territoire et sa vie politique. » Dans les faits, Israël semble déjà avoir choisi une voie. L’ancien responsable de la Défense cité plus haut a indiqué que l’État hébreu prévoit d’établir une « zone de sécurité » dans le sud du Liban, sur le modèle de celle déjà mise en place à Gaza.
Les forces israéliennes y sont déjà entrées pour, disent-elles, éliminer la menace que le Hezbollah fait peser sur les habitants du nord d’Israël. En 1983, un fragile pouvoir libanais avait déjà signé un accord avec Israël, dans la foulée de l’invasion israélienne de 1982. Ce texte était resté lettre morte. Israël s’était finalement retiré du sud du Liban en 2000. Mais depuis les événements du 7-Octobre et même après le cessez-le-feu de novembre 2024, les troupes israéliennes ont détruit une majeure partie des villages frontaliers. Le chemin vers une paix durable, si tant est qu’il existe, semble encore jonché d’obstacles. Les discussions de Washington n’en constituent pas moins une tentative, fragile, contestée, mais réelle de sortir d’une logique purement militaire.



