Le Français Louis Arnaud, arrêté en septembre 2022 en Iran, a passé 623 jours dans la prison d’Evin, à Téhéran. Au cinquième jour de la guerre au Moyen-Orient, il confie à France 24 son inquiétude, alors que les frappes israélo-américaines font peser de nombreux dangers sur les dizaines de milliers d’opposants au régime incarcérés dans les geôles iraniennes.
En septembre 2022, quelques jours après la mort de Mahsa Amini et le début du mouvement “Femme, Vie, Liberté”, le Français Louis Arnaud, un ancien consultant parisien parti faire le tour du monde, est arrêté en Iran.
Détenu dans la prison d’Evin à Téhéran, symbole de la répression, il rejoint des milliers d’opposants au régime – des prisonniers politiques, universitaires et militants, mais aussi des ressortissants étrangers accusés d’espionnage et de propagande. Il y passe 623 jours, soit près de deux ans.
Depuis des décennies, cette prison est le symbole de la répression politique brutale orchestrée par la République islamique. Les détenus y subissent des actes de torture physique et psychologique systématiques et vivent sous la menace permanente d’exécutions sommaires ou de disparitions forcées, dénoncent régulièrement associations et ONG de défense des droits humains.
Aujourd’hui, les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran et la guerre au Moyen-Orient viennent faire peser de nouveaux dangers sur ces prisonniers, plus que jamais l’un des groupes les plus vulnérables du pays.
Louis Arnaud, auteur du livre “La Révolution intérieure” (éditions Équateurs) récemment publié, confie à France 24 son inquiétude pour ces détenus désormais enfermés sans possibilité de se mettre à l’abri. Et, au-delà des frappes, de voir le régime iranien profiter du conflit en cours pour intensifier encore sa répression et se débarrasser de ses ennemis intérieurs.
France 24 : Selon des ONG, la guerre au Moyen-Orient met les prisonniers en Iran dans une situation particulièrement dangereuse. D’après plusieurs sources, ils sont privés de nourriture et se voient refuser tout abri lors des frappes israéliennes et américaines. Vous qui avez été détenu à la prison d’Evin, comment se passait le quotidien là-bas ? Comment percevez-vous ces inquiétudes ?
Louis Arnaud : À la prison d’Evin, j’étais détenu dans la section 209, consacrée aux prisonniers politiques et sous contrôle des services de renseignement iraniens.
Cet endroit, c’est un abattoir. Les gens y sont jetés dans des cellules sans fenêtre, sans lit, sans meuble, sans rien, dépouillées de tout. On y vit sous des lumières qui ne s’éteignent jamais et qui brouillent toute notion du temps. On y a à peine de quoi se nourrir. À ces conditions s’ajoutent les humiliations quotidiennes et les actes de torture pour vous forcer à avouer ce qu’on a décidé de vous faire avouer.
Et l’Iran a un historique de violences exacerbées envers les prisonniers dans des contextes de conflits. Les temps de guerre leur donnent un motif pour augmenter encore les actes de maltraitance, la violence, voire les exécutions sous couvert d’événements extérieurs. C’est ce qui s’est passé, par exemple, pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988), durant laquelle des milliers de prisonniers ont été exécutés, beaucoup en dehors de tout cadre légal.
La grande crainte aujourd’hui, c’est donc précisément cela : que des prisonniers politiques soient exécutés dans le plus grand secret, sans en informer la famille ou la population, et que tout le monde soit mis devant le fait accompli.
Mais, à l’inverse, nous pouvons aussi craindre que le régime mette en scène des actes de violence envers ces prisonniers politiques – que ce soit des exécutions, des sévices ou des maltraitances –, pour maintenir la population dans un climat de terreur. Et cela est d’autant plus probable en ce moment, car le régime a peur que la population se soulève de nouveau, comme elle l’a fait en janvier. Il faut vraiment comprendre que cette période de guerre offre l’occasion au régime des mollahs de se débarrasser de ses opposants.
Les prisonniers se retrouvent donc aujourd’hui plus vulnérables que jamais ?
Absolument. Au-delà de ce que nous évoquions précédemment, nous voyons aussi la négligence complète des autorités envers ces prisonniers. Ils sont coincés dans leur cellule, ils ne peuvent pas sortir ni se mettre à l’abri. À l’heure où les habitants du quartier où se trouve la prison d’Evin sont appelés à évacuer, les prisonniers, eux, restent totalement coincés.
Il y a eu une situation similaire lors de la guerre de 12 jours entre l’Iran et Israël en juin 2025. Le quartier aux alentours de la prison a été bombardé et, avec lui, la prison elle-même. Des prisonniers ont été tués et d’autres blessés, alors que des membres de l’administration pénitentiaire avaient été autorisés à fuir.
On nous rapporte d’ailleurs aujourd’hui que certains personnels de la prison ont quitté les lieux et que l’établissement serait désormais aux mains d’une force de police inconnue, dont on ne connaît pas les objectifs.
Mais le scénario le plus inquiétant serait que les prisonniers aient été déplacés dans des lieux tenus secrets pour ensuite être utilisés comme des boucliers humains, pour protéger des sites du régime des mollahs.
Vous avez côtoyé et connaissez certains prisonniers politiques incarcérés à la prison d’Evin. Quelle est votre relation avec eux et comment vivez-vous cette situation ?
Pendant les trois premiers mois de ma détention, j’ai côtoyé des prisonniers politiques emprisonnés pendant le mouvement “Femmes, Vie, Liberté”. Il y avait des personnes issues de toutes les franges de la société : des ouvriers, des maçons, des étudiants, des médecins, des poètes, des artistes… –, qui se sont soulevées pendant cette vague de protestation. C’est tout ce peuple qui, au comble du désespoir, s’est soulevé à cette époque. Et ce sont eux encore qui sont descendus dans les rues au mois de janvier, malgré la répression.
Pendant la seconde période de ma détention, j’ai aussi rencontré des prisonniers politiques qui purgent des peines longues, de 5, 10, 20, parfois 30 ans, et qui ont parfois déjà passé plus de 10 ans derrière les barreaux. Ces derniers font souvent partie de l’élite intellectuelle du pays, ce sont des étudiants des meilleures universités, des sociologues, des politologues…
Ce sont des lumières qu’on a enfermées. Ce sont des gens qui font preuve d’une intégrité absolument admirable dans leur lutte. Ils sont soumis à des pressions énormes et pourtant, ils continuent leur lutte depuis leur prison. Tous m’ont accueilli comme l’un des leurs et sont devenus ma famille.
Êtes-vous actuellement en contact avec des personnes se trouvant encore en prison ?
Non, nous n’avons de nouvelles de personne, ni dans les prisons ni dans l’ensemble de l’Iran, car Internet et toutes les communications sont coupés.
Vous gardez des liens très forts avec l’Iran et les Iraniens. En pensant au conflit actuel, ressentez-vous surtout de la crainte pour l’avenir du pays, ou percevez-vous quelques signes d’espoir ?
Je me sens comme les Iraniens. Il faut comprendre que les Iraniens sont à un niveau de désespoir qu’on ne peut pas concevoir. Depuis 47 ans, cette population se fait emprisonner, torturer et massacrer pour vouloir un peu de dignité et de liberté. Pourtant, elle se soulève encore et encore, en vain.
Alors, ils en sont venus à se dire : “Nous n’avons pas d’autre solution que de nous faire bombarder. Peut-être qu’on en mourra, mais cela ne fait aucune différence de mourir sous les balles du régime ou sous les bombes américaines. Alors, s’il y a une toute petite chance que ces bombes nous libèrent, il faut la saisir.”
Les Iraniens sont bien conscients que les objectifs des États-Unis et d’Israël sont différents des leurs, mais ils en sont réduits à un tel désespoir que, pour eux, il faut au moins essayer et espérer que ces frappes permettent d’affaiblir suffisamment le régime pour qu’ils puissent se saisir de leur avenir.Et tout est possible. Mais de mon côté, je suis malheureusement plutôt pessimiste sur la suite. Après ces frappes et cette guerre, peut-être que les Gardiens de la révolution auront leurs capacités militaires internationales réduites à néant. Mais ils n’ont pas besoin de cela – ils n’ont pas besoin de grand-chose – pour massacrer leur population. Et ils n’ont aucune volonté de céder le pouvoir en Iran.



