Au symposium du Sénat à Yamoussoukro, les maires sont unanimes : le processus de décentralisation reste totalement inachevé. Les compétences arrimées à la lourdeur administrative font que l’élu local peine à décoller ses projets communaux de développement. A l’hémicycle du Sénat, les maires demandent l’accélération du transfert de la dernière portion des compétences car sur les 16 compétences à transférer, seules 8 le sont, déplorent-ils.
Les collectivités réclament des moyens et un statut pour les élus et attendent des actes après le symposium international sur les collectivités territoriales qui se tient à Yamoussoukro les 26, 27 et 28 mars 2026. Pour eux, il faut achevé le processus de décentralisation, engagé depuis plusieurs années. Les maires présents ont aussi pointé du doigt les blocages qui entravent leur action et les attentes des populations qui se tournent vers eux au quotidien. « Je peux dire sans me tromper que l’accélération de la décentralisation devient même tardive », a déclaré Bamba Abou, maire de Koonan, dans la région du Bafing. Élu pour la seconde fois, il connaît bien les réalités du terrain. « La tutelle que nous avons, ce sont les sénateurs, et ils auraient dû accélérer le processus, car nous en avons réellement besoin pour booster le développement du pays impulsé par le président de la République. »
Un transfert inachevé
Le maire de Koonan a rappelé un constat qui revient comme un leitmotiv dans les discussions de ces dernières années : sur les seize compétences que l’État doit transférer aux collectivités, seules huit le sont aujourd’hui. « Si le transfert est réellement effectif, cela permettra un véritable changement dans le développement local », a-t-il signifié. Mais le problème ne se limite pas au nombre de compétences transférées. C’est surtout la question des moyens financiers qui freine l’action des maires. « Sur le plan administratif, c’est effectif. Mais dans la réalité du terrain, notamment au niveau des moyens financiers, ce n’est pas encore le cas », a-t-il expliqué. Les maires se retrouvent ainsi responsables de domaines pour lesquels ils ne disposent pas des ressources nécessaires. Bamba Abou a illustré cette situation paradoxale : « La gestion des déchets peut être confiée à une autre structure, mais c’est le maire qui est interpellé par la population. Il en est de même pour la mobilité, l’état des routes ou encore l’accès à l’eau. Lorsque ces services ne fonctionnent pas, c’est toujours vers le maire que les citoyens se tournent. »
Lourdeurs administratives et procédures complexes
Bernard Beugré Kouadio, député-maire de Taabo, a abondé dans le même sens. Il a mis l’accent sur les difficultés liées aux procédures administratives qui ralentissent l’exécution des projets. « Ce que nous souhaitons, c’est une meilleure exécution des projets. Aujourd’hui, les procédures liées aux marchés publics sont très lourdes », a-t-il regretté. Dès que les montants atteignent un certain seuil, les appels d’offres s’imposent. « Ces procédures deviennent fatigantes et ralentissent l’action. Beaucoup de projets n’aboutissent pas avant la fin de l’année et sont reportés. Cela crée une accumulation et empêche un réel progrès. » Il a également pointé un problème récurrent : « Parfois, des entreprises obtiennent des marchés sans avoir les capacités de les exécuter correctement, ce qui oblige à les suivre constamment. » Pour Bernard Beugré Kouadio, il est urgent de simplifier ces procédures. « Le rôle des maires, c’est d’agir et de produire des résultats concrets pour les populations. Si les contraintes administratives empêchent de travailler efficacement, alors le développement local reste bloqué. »
Le statut de l’élu local, un oubli qui pèse
Autre sujet de préoccupation majeur soulevé par les maires : le statut de l’élu local. Bamba Abou a rappelé que ce statut n’a pas évolué depuis les années 1980. « Il repose encore sur le bénévolat », a-t-il souligné. Une situation qui a des conséquences concrètes. « On a vu d’anciens maires se retrouver sans aucune protection sociale après avoir servi leur communauté. » Le maire de Koonan a plaidé pour la mise en place d’un statut qui protège les élus et sécurise leur engagement. « Cela permettra aussi d’améliorer la gouvernance et de renforcer l’efficacité dans le développement. Nous avons beaucoup d’espoir concernant ce statut, car les maires l’attendent depuis longtemps. » Les élus locaux ne se contentent pas de réclamer davantage de moyens de l’État. Ils reconnaissent également leur propre responsabilité dans la mobilisation des ressources. « Dans ma commune, nous avons travaillé à améliorer les ressources internes. À mon arrivée, les recettes propres étaient relativement faibles. Nous avons réussi à les augmenter progressivement grâce à des efforts de mobilisation locale », a expliqué Bernard Beugré Kouadio. Il a toutefois nuancé : « Même avec ces efforts, les ressources restent limitées. L’État doit également jouer son rôle, notamment en accompagnant les communes qui contribuent fortement à l’économie nationale. Il est important que les retombées bénéficient aussi aux territoires concernés. »
Le développement, une affaire collective
Pour le député-maire de Taabo, le développement local ne peut reposer uniquement sur l’État. « Les élus, les cadres, les populations, chacun doit contribuer », a-t-il insisté. Il a constaté que certaines localités bénéficient déjà de l’appui de leurs cadres, tandis que d’autres attendent tout de l’État. « Il est donc important de sensibiliser chacun à sa responsabilité. » Bernard Beugré Kouadio a appelé à une mobilisation générale : « Chaque individu, chaque communauté, chaque acteur doit apporter sa contribution. C’est en combinant les efforts de l’État, des élus et des populations que nous pourrons accélérer le développement et améliorer durablement les conditions de vie. »
Des modèles étrangers à mieux choisir
Interrogé sur les modèles étrangers présentés lors du symposium, Bamba Abou s’est montré pragmatique. « J’aurais préféré que l’on invite des collectivités de pays proches de notre réalité, comme le Burkina Faso, la Guinée ou le Sénégal. Ces pays partagent des contextes similaires au nôtre et pourraient apporter des expériences plus adaptées. » Il a toutefois reconnu que les échanges internationaux ont leur utilité : « Les modèles venant de pays plus éloignés peuvent être intéressants, mais ils ne sont pas toujours directement applicables à notre contexte. Cela dit, dans un cadre international, chacun apporte sa contribution, et cela reste enrichissant. »
L’espoir d’une accélération
Malgré les difficultés, les maires présents à Yamoussoukro ont affiché leur confiance dans les institutions. « Nous faisons confiance à la présidente du Sénat, car nous dépendons aussi de cette institution », a déclaré Bamba Abou. Il a salué l’organisation de ce symposium international, espérant qu’il permettra d’accélérer les choses. Bernard Beugré Kouadio a appelé à passer des discours à l’action. « Il ne s’agit plus de discours ou de théorie, mais de pratique. Le processus de décentralisation est engagé depuis de nombreuses années, mais des blocages persistent. Il ne s’agit pas de désigner un responsable, mais de reconnaître que des décisions fortes doivent être prises. » Les élus locaux repartent de Yamoussoukro avec l’espoir que cette fois, les promesses se concrétiseront. Comme l’a résumé Bamba Abou : « Nous espérons que cette fois-ci, les décisions prises seront les bonnes. Il y a toujours un grand enthousiasme au départ, avec une forte mobilisation des maires, mais il faut que cela aboutisse concrètement. »



