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« L’élevage n’a pas de genre, il nourrit son homme quand il est bien fait » (Seule femme à l’InterPRu)

 

Lors de l’assemblée générale extraordinaire (AGE) de l’Interprofession petits ruminants (InterPRu) qui s’est tenue jeudi 31 mai 2026 à Abidjan, une voix s’est élevée, différente. C’était celle d’Amy Traoré alias Amy Trading, la seule femme parmi les trente délégués présents.

Éleveuse basée à Agboville, déléguée accréditée d’InterPRu et membre active de l’association « Braves Éleveurs de Côte d’Ivoire » (BECI), elle a bien voulu nous accorder un long entretien. Retour sur un parcours de 22 ans, entre passion, transmission et conseils aux générations futures. « C’est par amour que je suis venue à l’élevage » introduit-elle.

Vous êtes une personnage rare : une femme éleveuse, déléguée à une instance nationale. Comment tout a commencé ?

Amy Traoré alias Amy Trading : À la base, j’ai commencé par amour. J’aime les animaux, et c’est cela qui m’a poussée vers l’élevage des moutons. Pendant la fête de la Tabaski, j’ai chez moi une grande quantité de bêtes. Je me déplace sur les différents marchés avec mes collaborateurs pour pouvoir augmenter mon cheptel et satisfaire ma clientèle. Cela fait maintenant 22 ans que je vis de cette activité.

Leur organisme souffre du changement climatique. Du coup, je préfère désormais miser sur les races locales ou les croisements.
22 ans, c’est un long chemin. Qu’est-ce qui a changé pour vous depuis vos débuts ?

Amy Trading : Au début, je pratiquais simplement l’achat-revente. Mais grâce à mon association, les Braves Éleveurs de Côte d’Ivoire, j’ai appris énormément. On y donne des formations sur la manière de tenir les moutons, sur l’alimentation, les soins. C’est une vraie famille d’amour. Par exemple, je ne savais pas qu’il faut arrêter de nourrir les bêtes douze heures avant l’abattage. C’est un vétérinaire venu par l’intermédiaire de l’association qui nous l’a expliqué. Avant, je donnais à manger jusqu’à la dernière minute. Aujourd’hui, je maîtrise mieux les bonnes pratiques.

« L’association m’a appris à mieux soigner mes bêtes »
Vous évoquez souvent « l’amour » et « la famille ». L’élevage est-il aussi une affaire de cœur ?

Amy Trading : Absolument. Ce métier, on ne le fait pas par hasard. Moi, je suis venue là par passion. Et cet amour, je l’ai transmis à mes enfants. Mon fils est ingénieur agronome. Depuis qu’il est petit, il voit sa maman travailler avec les bêtes, et cela l’a orienté naturellement vers ce secteur. Ma fille aussi m’accompagne aujourd’hui. Voir ses enfants prendre le relais, c’est une grande joie.

Concrètement, comment organisez-vous votre activité entre Agboville et Abidjan ?

Amy Trading : Ma bergerie se trouve à Agboville. C’est là que j’élève mes moutons. Mais pour la Tabaski, je les envoie à l’abattoir d’Anyama, où je suis présente en personne. Nous déchargeons les bêtes sur place. Cela fait des années que je fais la navette, et je ne rencontre pas de problème particulier. L’essentiel est d’avoir des animaux de qualité et de répondre à la demande.

Vous avez parlé de réservations en ligne. La vente a-t-elle évolué avec le numérique ?

Amy Trading : Tout à fait. Avant-hier, j’ai fait un live sur les réseaux sociaux. Des clients m’ont contactée pour me dire : « Je suis intéressé par tel gabarit, montre-moi les moutons. » Je leur ai montré. Certains réservent comme cela, à distance. J’ai des animaux de race locale, mais aussi des races importées du Mali ou d’ailleurs. Je complète parfois mon cheptel avec des bêtes venues du Burkina, achetées sur place. Cependant, j’ai eu des problèmes avec certains moutons importés qui ne supportent pas l’humidité de notre zone. Leur organisme souffre du changement climatique. Du coup, je préfère désormais miser sur les races locales ou les croisements.

« J’invite mes sœurs à se lancer : L’élevage local a de l’avenir »
Vous êtes une femme dans un milieu encore très masculin. Quel message adressez-vous aux autres femmes ?

Amy Trading : Je leur dis que l’élevage n’a pas de sexe. Il n’y a pas de métier d’homme ou de métier de femme. Quand l’élevage est bien fait, il nourrit son homme et sa femme, bien sûr. J’invite mes sœurs à se donner à tout type d’élevage. On peut commencer petit, chez soi. Une femme bien formée, c’est toute une famille qu’elle entraîne. Elle peut mettre ses enfants dedans, et même son mari. Pourquoi aller peiner à l’extérieur quand on peut produire localement ?

Certaines personnes pensent que la Côte d’Ivoire n’a pas assez d’espace pour élever des moutons. Qu’en pensez-vous ?

C’est une idée reçue. On entend souvent que les Ivoiriens n’ont pas de place pour garder leurs bêtes. Mais moi, j’ai ma bergerie dans la cour de mon père, au départ toute petite, et aujourd’hui j’ai un vaste espace à Agboville où je lève mes moutons sans problème. Ce n’est pas une question d’espace, c’est une question d’organisation et de volonté. Beaucoup de gens croient que tous les moutons viennent du Niger, du Mali ou du Burkina. Mais non, nous aussi, en Côte d’Ivoire, nous produisons des moutons. Il faut simplement le faire savoir.

On y apprend les bases : l’alimentation, la santé animale, la gestion. Ensuite, il faut aimer ce qu’on fait. L’élevage, c’est du quotidien, de la patience, mais cela rapporte.
Vous parlez souvent de formation. Quels conseils donneriez-vous à une personne qui veut se lancer ?

Amy Trading : D’abord, rejoindre une association comme BECI. On y apprend les bases : l’alimentation, la santé animale, la gestion. Ensuite, il faut aimer ce qu’on fait. L’élevage, c’est du quotidien, de la patience, mais cela rapporte. Moi, grâce à l’élevage, j’ai pu construire beaucoup de choses. Ma bergerie a grandi. J’ai pu scolariser mes enfants. Mon fils est ingénieur agronome, ma fille travaille avec moi. Cela n’a pas de prix.

Justement, quelle est votre fierté aujourd’hui ?

Amy Trading : Ma fierté, c’est d’avoir transmis. Quand je vois mon fils, qui a choisi l’agronomie à cause de ce qu’il voyait à la maison, je me dis que j’ai réussi. Et je suis heureuse d’être la seule femme parmi les délégués de l’InterPRu. Ce n’est pas un titre, c’est une responsabilité. Je porte la voix des éleveuses qui n’osent pas encore parler. Je leur dis : venez, l’élevage n’a pas de sexe. On peut toutes le faire.

Un dernier mot pour la Tabaski qui approche ?

Amy Trading : Les réservations sont déjà en cours. Je serai à l’abattoir d’Anyama avec mes enfants, comme chaque année. Nous avons des moutons de races locales, des croisements, et quelques bêtes importées. Les clients sont les bienvenus. Je leur dis : n’attendez pas la dernière minute. Venez voir, réservez, et vous verrez que nos animaux, élevés sur place, ont de la qualité. Et puis, n’oubliez pas : derrière chaque mouton, il y a une histoire, une famille, et souvent une femme.

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