Malgré un environnement législatif en Côte d’Ivoire qui soutient l’inclusion, pourquoi les personnes handicapées restent-elles parmi les plus vulnérables à la pauvreté ? Et comment certaines réussissent-elles, malgré tout, à s’en tirer grâce à l’action collective ? Notre enquête met en lumière une réalité nuancée, entre des données officielles incomplètes et des initiatives locales peu connues. En dépit d’un cadre juridique défensif, les individus en situation de handicap persistent à faire face à la pauvreté et à l’ostracisme économique. Nous avons échangé avec des dirigeants d’associations, étudié des dossiers publics et examiné divers systèmes d’insertion afin de saisir pourquoi l’autonomie des personnes en situation de handicap demeure un enjeu, mais également comment certains y parviennent à changer la donne.
Cette étude repose sur une série d’entretiens menés entre août et octobre 2025, impliquant 25 individus.
Des visites sur le terrain ont eu lieu à Abobo, Bouaké, Ferkessédougou et Man. Nous avons aussi examiné divers documents officiels (loi n°98-594, rapports du RGPH 2021, conventions CRPD, informations de la Banque mondiale, de l’OIT et de l’UNESCO), sans oublier des comptes rendus internes d’associations.
Les chiffres mentionnés sont des estimations validées en croisant les informations provenant de sources officielles et d’observations sur le terrain.
Une vulnérabilité structurelle et persistante
Une proportion significative de la population en Côte d’Ivoire est toujours touchée par la pauvreté. D’après les chiffres de la Banque mondiale, malgré des avancées réalisées au cours des dix dernières années, les indices de pauvreté monétaire et multidimensionnelle demeurent élevés. Les personnes en situation de handicap (PSH), un groupe particulièrement vulnérable, voient leur précarité exacerbée par les discriminations, l’inaccessibilité et l’exclusion économique.
Selon le Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH 2021), on compte approximativement 500 000 individus en situation de handicap en Côte d’Ivoire, ce qui représente à peine 2% de la population. Si l’on se base sur les normes internationales du Washington Group ou de l’OMS, qui englobent les handicaps temporaires ou fonctionnels, ce chiffre est largement sous-estimé. D’après ces évaluations, on pourrait estimer que la population touchée est autour de 2 2à 3 millions de personnes.
Par ailleurs, d’après l’Unesco, 90 % des enfants handicapés dans les pays en développement ne fréquentent pas l’école. « 98% des enfants en situation de handicap n’ont pas la possibilité d’accéder à l’éducation. » À peine 49% des diplômés en situation de handicap réussissent à s’intégrer sur le marché du travail.
Concernant l’accessibilité des bâtiments publics (…) aucun dispositif n’est mis en place pour améliorer l’accès aux transports en commun et optimiser l’organisation des espaces de loisirs », souligne Raphaël Dogo, président de la Fédération des associations des personnes handicapées de Côte d’Ivoire (Fahci). Selon lui, en termes de genre, on constate une plus grande proportion d’hommes handicapés que de femmes. « Par ailleurs, nous avons observé que l’accès à l’information publique en Côte d’Ivoire est fortement limité pour les pour les personnes en situation de handicap », a dénoncé Raphaël Dogo.
Il est à noter que les personnes handicapées font face à de multiples défis. Yacouba Koné, président de la Coordination des Associations de Personnes Handicapées (CAPH-CI), déplore les obstacles à l’éducation, à la formation, à l’emploi et au financement, ainsi que l’inaccessibilité physique aux espaces publics et aux moyens de transport. Et de souligner que cette accumulation de désavantages sociaux et matériels nourrit un cycle néfaste de pauvreté et d’exclusion.
Koné Victorien, le directeur de la promotion des personnes handicapées, ne contredit pas cette affirmation. En dépit des initiatives gouvernementales visant à restaurer la dignité des personnes handicapées, elles se heurtent encore à des obstacles en termes d’accès aux transports, à l’éducation et à l’emploi.
Des lois ambitieuses, une application limitée
Cependant, le cadre juridique en Côte d’Ivoire est robuste. La loi numéro 98-594 du 10 novembre 1998 établit le principe de l’égalité des droits et l’interdiction de la discrimination. Toutefois, cette loi n’est pas entièrement mise en application en raison de l’absence de décrets d’application. Pour qu’elle puisse être pleinement opérationnelle, l’organisme a besoin de textes réglementaires tels que des décrets et une circulaire.
En outre, la Convention relative aux droits des personnes handicapées (CRPD), à laquelle la Côte d’Ivoire a adhéré en 2014, impose au pays de veiller à l’inclusion.
Théoriquement, la fonction publique prévoit des quotas d’emploi et des incitations sont mises en place pour le secteur privé. Toutefois, l’application des textes reste limitée.
Il est rare d’exercer un contrôle, les sanctions sont absentes, et le financement des systèmes publics reste insuffisant. En conséquence, la plupart des PSH demeurent dans le secteur informel, dépourvues de protection sociale et sans accès aux programmes d’économie développementale.
C’est un constat commun à toutes les associations, qui critiquent le défaut de coordination entre les ministères impliqués (Emploi, Affaires sociales, Éducation) et le manque d’instruments financiers véritablement inclusifs.
Face à la précarité, l’auto-organisation comme bouclier
En raison d’un soutien institutionnel insuffisant, beaucoup de personnes en situation de handicap ont choisi de prendre leur avenir en mains. Dans diverses régions du pays, elles se structurent en coopératives, associations et mutuelles de crédit afin de conjuguer leurs efforts et leurs moyens.
À Abobo, la Coopérative des Artisans Handicapés (COOPAH) est un regroupement d’artisans sourds, amputés et malvoyants qui créent des fauteuils roulants, des objets de décoration et des accessoires en bois recyclé. Cette organisation autogérée offre à ses membres la possibilité de générer des revenus réguliers tout en mettant en avant leurs aptitudes manuelles.
L’Association des Femmes Handicapées à Ferkessédougou s’est orientée vers la fabrication de beurre de karité et de savons biologiques. Les profits sont destinés à couvrir les frais de scolarité d’enfants handicapés de la région.
« Pendant longtemps, j’ai pensé que mon fauteuil roulant était un obstacle à ma capacité de travail. » Suite à ma formation à la CAPH-CI et avec l’aide d’un modeste emprunt, j’ai pu créer mon propre atelier de couture. « Actuellement, j’enseigne à deux jeunes filles en situation de handicap », partage Mariam, 38 ans, paraplégique.
De son côté, la Mutuelle d’Épargne et de Crédit Inclusive de Man (MECI-Man) donne aux membres en situation de handicap l’opportunité d’épargner ensemble et d’obtenir des crédits de faible montant. Une avancée locale dans le domaine de l’inclusion financière.
La coopérative “Main Solidaire du Gbêkê”, un modèle d’inclusion productive
Fondée en 2019 à Bouaké, la coopérative Main Solidaire du Gbêkê témoigne du potentiel économique que peuvent avoir les PSH lorsqu’elles sont soutenues. Elle est constituée de 45 membres, avec une prédominance féminine de 60 %, et elle se consacre à l’élevage d’escargots ainsi qu’à la production de gari et d’huile rouge.
En l’espace de trois ans, la production a quadruplé, 12 postes ont été générés, et une stratégie de vente directe a été mise en place sur les marchés. Grâce à l’assistance technique de la CAPH-CI et à un microfinancement local, l’organisation a pu se transformer en un acteur véritablement engagé dans l’économie sociale et solidaire au sein de la région du Gbêkê.
Ces cas illustrent que, malgré une marginalisation continue, il est possible d’atteindre l’autonomie économique si un soutien financier et institutionnel minimal est fourni.
Des obstacles toujours tenaces
Cependant, les initiatives locales demeurent vulnérables. Les entraves se reproduisent. Cela se manifeste notamment par l’accès difficile au financement en raison du refus des banques et des microfinances, de l’absence de produits adaptés et de la stigmatisation dans les circuits de crédit ; la stigmatisation sociale, alimentée par des idées préconçues sur la « faible productivité » des PSH qui entrave les partenariats ; le manque de formation et d’accompagnement en raison d’une offre publique peu accessible, d’un déficit de formation technique spécifique et d’un soutien institutionnel intermittent. Effet direct. Les coopératives et associations sont confrontées à une barrière de développement en raison du manque d’investissements et de reconnaissance officielle.
En dépit de ces restrictions, les résultats sont concrets. Selon Yacouba Koné, président de la Coordination des Associations de Personnes Handicapées, les revenus des membres des coopératives ont connu une hausse de 30 à 70 % en fonction des activités, diminuant ainsi leur dépendance à l’aumône. Il affirmera que cette amélioration des conditions d’existence se manifeste par un accès accru à la santé et à l’éducation des enfants.
Ces initiatives, avant tout, modifient la perception sociale. Dans de nombreuses communautés, l’accomplissement économique d’une personne handicapée suscite la fierté et défie les préjugés. La pauvreté diminue, l’estime de soi se rétablit. Les femmes en situation de handicap, notamment, acquièrent de l’autonomie et se transforment en exemples pour leurs semblables.
Regards croisés et pistes de réforme
On doit noter que les autorités admettent maintenant l’importance stratégique de l’inclusion économique. Des initiatives pilotes d’entrepreneuriat inclusif et de formation aux emplois verts sont actuellement mises en œuvre, cependant, les organisations demandent un financement durable et une coordination améliorée.
Des organisations non gouvernementales telles que Sightsavers, CBM, Caritas, FAHCI ou CAPH-CI ont un rôle prépondérant en matière de formation, de plaidoyer et d’assistance dans la gestion de microprojets. Cependant, leurs ressources restent insuffisantes par rapport à l’importance des besoins.
Cependant, l’expérience en Afrique démontre qu’il existe des modèles viables. Au Ghana, un Fonds Commun de Soutien aux Handicaps finance les microprojets des personnes en situation de handicap à hauteur de 2 % du budget des districts. Au Sénégal, la DER/FJ soutient directement les projets portés par des Personnes en Situation de Handicap (PSH), alors qu’au Rwanda, des coopératives agricoles inclusives sont intégrées dans les plans de développement locaux.
Ces cas illustrent qu’une politique publique inclusive, soutenue par un financement pérenne, peut convertir la vulnérabilité en levier de développement.
Inclusion économique durable et transformer la solidarité en moteur de développement
Pour renforcer ce que vous avez appris et élargir, plusieurs priorités se dessinent. L’objectif est d’améliorer la collecte de données précises concernant le handicap ; d’établir un Fonds national de soutien à l’entrepreneuriat des personnes en situation de handicap, conjointement avec la CAPH-CI ; de modifier la formation professionnelle et les mécanismes de financement ; d’exécuter la loi de 1998 et assurer l’accès universel aux bâtiments et services ; et enfin, de promouvoir les entreprises inclusives via une distinction nationale.
La condition de pauvreté des personnes en situation de handicap en Côte d’Ivoire n’est pas inéluctable. Un grand nombre d’hommes et de femmes, regroupés au sein d’entités locales, démontrent qu’ils sont capables d’être des moteurs de changement, des générateurs de valeur et des vecteurs d’espoir.
Toutefois, pour que cette dynamique soit étendue, l’inclusion économique doit passer d’un simple discours à une priorité en matière de politique et de budget. Combattre la pauvreté des personnes en situation de handicap, c’est faire un investissement dans la dignité humaine. Il s’agit de convertir la vulnérabilité en opportunité et de faire de la solidarité un levier de développement.
L’inclusion ne doit pas être perçue comme une faveur, mais plutôt comme un droit, une exigence sociale et un impératif de justice pour une véritable Côte d’Ivoire émergente et inclusive.
Cet article est le résultat d’une Enquête…




